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Le Versailles des CHUM
N° 256 - février 2007
La conscience territoriale du Québec existe-t-elle ?
Une nation n’est pas que politique ou sociologique
Olivier Beaupré-Gateau
Pour Yves Lacoste, animateur de la revue de géopolitique Hérodote, la nation est une des plus puissantes représentations géopolitiques. Qui dit géopolitique dit relation de pouvoir quant à un territoire. À l’heure où la question de la nation québécoise refait surface, comment se fait-il que celle du territoire de cette nation québécoise ne soit pas débattue avec autant de vigueur ?

Le débat sur la nation québécoise, qui a repris à l’automne dernier grâce à M. Ignatieff puis au Bloc Québécois et à Stephen Harper, s’est, comme à l’habitude, limité à une question de définition sociologique ou politique. Encore cette fois, la question du territoire de cette nation n’a pas été posée.

Or, lorsque l’on parle de nation, il est indéniablement question du territoire de cette nation. Les seules occasions où l’on aborde le territoire en discutant de la nation québécoise, de façon assez furtive d’ailleurs, c’est pour se rassurer, comme le fait Pierre Dubuc (l’aut’journal, décembre 2006 – janvier 2007), de la conception basée sur le « droit du sol », ou encore pour manifester son inébranlable ouverture comme le faisaient messieurs Charest et Boisclair en affirmant : « Quand on parle de la nation québécoise, on parle de chacun de ses citoyens, peu importe ses origines. On parle autant des Premières Nations et des Inuits », on veut souligner « que la nation québécoise est ouverte, inclusive et moderne. ». Ainsi, tous les individus sur le territoire du Québec sont membres de la nation québécoise.

Je ne veux pas du tout remettre en question l’ouverture de la nation québécoise. Mais pour progresser, nous devons conjointement débattre des représentations de la nation comme des représentations du territoire de celle-ci. Le passage de la conception ethnique de la nation canadienne française à la représentation territoriale de la nation québécoise implique un débat sur les différentes représentations de ce territoire.

Avant de définir la nation pour les autres, il m’apparaît important d’approfondir la représentation que les Québécois se font de leur territoire, du territoire de cette « nation québécoise ». Or, à ce sujet, beaucoup de travail reste à faire.

Dans un ouvrage de géographie, les auteurs Suzanne Laurin, Juan-Luis Klein et Carole Tardif mettent profondément en doute la présence d’une conscience territoriale au Québec. À écouter les discours « métropolitains » sur le développement des régions ressources, sur l’idée de « fermer les régions », ou encore sur celle à l’effet que Montréal fait vivre les régions, je comprends très bien ce que veulent dire les auteurs.

Face à la résurgence de la menace partitioniste dont nous faisait part M. Dubuc, est-il temps d’abandonner les deux tiers de notre territoire qui ne se trouvent pas dans la vallée laurentienne ? Puisque, selon Marie-France Bazzo et beaucoup d’autres avec elle, ce serait Montréal qui ferait vivre les régions, pourquoi ne les cèderions-nous pas tout de suite au fédéral ?

En guise de réponse, je reprendrai les mots de Denis Trottier dans le no 254 de l’aut’journal en réaffirmant haut et fort que : « Le Québec ne sera fort que du développement de l’ensemble de ses régions » Pour ce faire, il m’apparaît essentiel de développer cette conscience territoriale qui fait défaut au Québec. C’est au moment où la nation s’appropriera l’ensemble de son territoire qu’elle se développera pleinement. À ce moment, le citoyen de Trois-Rivières, de Gatineau ou de Lévis comprendra qu’il est dans son intérêt que Matane, Matagami ou Fermont se développe puisqu’elles participent à l’épanouissement général de la nation.

Pour être récemment établi à Lebel-sur-Quévillon, dans la région de la Baie-James, l’absence de conscience territoriale des Québécois me saute aux yeux. J’habite maintenant dans le « vrai » nord. Le vrai nord n’est pas tout à fait vrai, mais quand on discute avec un Montréalais pour qui aller dans le nord ou avoir un chalet dans le nord c’est aller au Mont-Tremblant, on se rend compte qu’il y a un monde entre ces deux représentations du territoire québécois.

Mon Nord peut donc sembler plus vrai que le « nord » du Montréalais. Ainsi des villes comme Lebel-sur-Quévillon ou Matagami seraient dans le « vrai » Nord. Mais réellement, ces villes, bien qu’à quelque 600 km plus au nord que le Mont-Tremblant, ne se trouve même pas au tiers de la distance entre la frontière sud et la frontière nord du Québec.

La nation québécoise n’a pratiquement aucune conscience du territoire qui est le sien. Le discours public le confirme. Les régions sont d’abord « ressources », aux yeux de nos gouvernements. La représentation que l’État diffuse en est une d’un territoire instrumentalisé. Une vastitude à exploiter. Ce n’est pas un espace à posséder en tant que nation, donc à occuper, à vivre, à s’approprier. Ce n’est qu’un terrain dont on doit exploiter les ressources afin de subvenir aux besoins de la nation qui, elle, n’occupe qu’une infime bande de terre de chaque côté du fleuve Saint-Laurent.

La faillite des différentes régions-ressources dont faisait état Roméo Bouchard (l’aut’journal, no 255) vient de deux choses principalement : 1) La concentration du processus décisionnel dans les centres urbains à mille lieux de la ressource et de son environnement et 2) l’instrumentalisation de ces territoires conçus uniquement comme des pourvoyeurs de ressources.

Cette façon de voir les choses aura des conséquences importantes comme le mentionne le SPQ Libre au sujet de l’éolien. La conception « Développer l’éolien ou l’hydroélectricité dans le nord » doit être remplacée par la vision « Développer le Nord grâce à son potentiel énergétique ». Pour cela il faut que la nation intériorise l’ensemble de son territoire et que ce dernier ne soit plus seulement qu’instrumentalisé.

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