L'aut'journal
Le mardi 20 août 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
La peau de l'ours !
N° 257 - mars 2007
Le portulan de la bohème
Nous sommes entrés en art comme on entre en religion
Jean-Claude Germain
L’année de ma philo I au Collège Sainte-Marie, le recteur m’a convoqué deux fois à son bureau. C’était plutôt rare. Ma première audience était le fruit d’une rumeur. On lui avait fait part de ma participation avec d’autres élèves, dont Denys Saint-Denis, François d’Apollonia et Marc Laurendeau, à une représentation théâtrale mixte. Je n’avais aucune raison de le nier. Sauf que le spectacle dans lequel je jouais et dont j’avais assuré plus ou moins la mise en scène avait eu lieu pendant les vacances d’été !

Le recteur a souri légèrement pour me rappeler que les élèves du Sainte-Marie étaient soumis aux règlements du collège en tout temps et tenus d’obtenir une autorisation au préalable pour toute dérogation. Je me suis permis une note d’humour. Autrement dit, on est toujours en service comme la police ou les pompiers ? Il m’a fixé quelques secondes. Votre exemple de métier est mal choisi ! Vous êtes plutôt du type à allumer les feux qu’à les éteindre.

Puis il a glissé les mains dans son ceinturon pour prendre toute sa hauteur. Mais j’avais à l’esprit un projet de dérogation plus récent. Son information était au poil. Tout était programmé pour donner une nouvelle représentation du spectacle à l’auditorium de l’Hôpital de Verdun. Qu’est-ce que je dois faire, vous accorder, à vous et à vos amis, l’autorisation de monter sur les planches avec des jeunes filles et m’attendre par la suite à ce que vous reveniez dans quelques semaines avec une nouvelle demande de dérogation ? On peut y prendre goût, vous savez !

Il m’avait tendu une perche. Ça me surprendrait ! C’est une école où nos actrices étudient pour devenir infirmières ! C’est presque un cloître ! Il ferme les yeux en acquiesçant du bonnet. Autrement dit, vous m’annoncez qu’à votre corps défendant, c’est votre dernière représentation !

Si j’avais été Molière ou Voltaire, j’aurais pu avoir le même type de conversation avec un recteur jésuite. Sauf que nous étions en 1957 – trois cents ans plus tard ! Et dans le collège considéré comme le plus libéral de tous les collèges jésuites, ce qui laisse deviner le degré d’évolution des autres.

En même temps ou presque, un des pères qui avait fait un stage à l’Actor’s studio travaillait avec des élèves à ce qu’on a appelé par la suite une création collective, for men only, il va de soi. Les Jésuites n’en étaient pas à une contradiction près. Ils avaient toujours su flairer le vent et préférablement tous les courants en même temps. Sauf Paul Laramée ! Le recteur devait importer son air en cannettes directement de la réserve du Gésu à Rome.

J’avais cru un moment qu’il m’avait appelé pour une autre raison, une cause pendante – du moins dans mon esprit - qui remontait à la fameuse retraite dite de décision qui se faisait en rhétorique. À l’époque les cours optionnels n’existaient pas avant la philo I. Pour affronter un choix de carrière qu’on propose maintenant aux enfants au sortir de la maternelle – ce qui est sans doute un peu tôt, nous avions besoin de nous retirer de la vie pendant une semaine en appelant à notre secours les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola.

Pour être franc, nous n’étions pas tellement plus avancé après une semaine de délibérations intérieures que les enfants d’aujourd’hui ne le sont à leur inscription à l’université après plusieurs années d’angoisses existentielles. Néanmoins un bon nombre d’entre nous y ont acquis au moins une certitude : celle de ne pas avoir la vocation. C’était d’ailleurs le but de la manœuvre : faire de nous des soldats du Christ comme on entraîne des Marines ou des parachutistes en leur faisant vivre un enfer. Ce n’est pas une association gratuite : l’enfer joue un rôle de premier plan dans les Exercices du fondateur des jésuites.

Pour son conditionnement, chacun de nous était flanqué d’un directeur spirituel et accompagné d’un ange gardien personnel dont la présence était constante, du lever au coucher, entre les périodes d’examen, de méditation et lors des promenades au jardin, pour sonder en tout temps la conscience du retraitant. Ça ressemblait un peu à la préparation des agents secrets dans les romans d’espionnage.

Lors de ma première rencontre avec mon directeur spirituel, au détour d’une question, je lui ai annoncé que ses efforts étaient inutiles puisque je ne croyais pas en Dieu ! Six années de fréquentation de la Société de Jésus m’ont permis d’apprécier sa réaction. Ah ! bon ! C’est une opinion ! Suivie de l’inévitable question. Est-ce que vous croyez au moins à l’existence historique du Christ ? À jésuite, jésuite et demi ! Toujours répondre par une question. Est-ce que j’aurais des raisons de la contester ?

Avec les intellectuels, il faut toujours faire appel à leur vanité de tout savoir. Est-ce que vous connaissez La vie de Jésus-Christ de Joseph Ricciotti ? Ce n’est pas de la guimauve ! C’est du sérieux, fondé sur des faits ! Ne jamais confronter toujours s’adapter. Je vais vous dispenser bien sûr de votre ange gardien – il ne comprendrait pas – mais je vous demanderai tout de même d’être présent aux offices pour ne pas troubler vos confrères. Sans aller jusqu’à communier, bien sûr ! Pour le reste, profitez de votre séjour pour élargir vos connaissances en histoire. Il avait lu le questionnaire auquel on avait répondu en arrivant.

Pendant que j’étais absent, il a laissé le bouquin dans ma chambre avec une note où il m’invitait à en poursuivre la lecture après mon départ de la villa Saint-Martin. C’était une brique de 700 pages. Je n’avais rien à lui reprocher et j’étais même admiratif de sa technique du long terme. Mais depuis mes éléments latins, je me méfiais de tous ces directeurs spirituels auxquels nous devions nous confier mensuellement pour obtenir un billet de confession.

S’il y avait une cause en pendance, ce n’était pas celle-là. Lors de ma deuxième rencontre avec le recteur, le ton révérencieux m’avait tout de suite inquiété. Vous êtes un as, un chef d’équipe et je dirais même un exemple à suivre pour beaucoup de vos camarades sur lesquels vous exercez une grande influence.

Le metteur en scène d’une adaptation très libre du Bœuf sur le toit de Cocteau frappé d’interdit au printemps n’était pas digne d’un tel endossement. L’influence et le nombre d’élèves mobilisés par le spectacle, c’était l’anguille sous la roche. Je ne peux pas vous reprocher de prendre toute votre place, c’est le but de notre enseignement. Mais j’étais devenu trop jésuite pour les Jésuites ! Et nous avons dû nous résoudre à ce que sans votre présence dynamique, l’année prochaine soit moins excitante pour vos anciens confrères, monsieur Germain.

Le premier mot entendu serait également le dernier. On m’avait donné du monsieur depuis les éléments latins et en échange j’avais répondu : Oui mon père ! Non mon père ! Merci mon père ! à des gens avec lesquels je n’avais aucun lien de parenté. La seule autre fois où le recteur m’avait adressé la parole, c’était encore une fois à l’occasion du départ pour les vacances. Il m’a demandé quels étaient mes plans. Je lui ai répondu travailler à l’épicerie de mon père ! De toute évidence, il n’en voyait pas l’intérêt et il a haussé les épaules, en lâchant Ça sera une expérience ! Si j’avais su à l’époque que Paul Laramée était natif de Saint-Lambert, j’aurais pu lui répondre qu’on ne choisit pas plus ses recteurs que ses clients. Et que plusieurs sont plutôt une épreuve qu’une expérience !

Nous étions en 1958. Et au début de l’année scolaire suivant mon départ, mon ancien prof de philo racontait à ses nouveaux élèves qu’il avait été marqué par trois étudiants dans sa vie : le premier était devenu fou, le second s’était enlevé la vie et le troisième était à mi-chemin entre la folie et le suicide. Le premier était Claude Gauvreau, le deuxième Jean Saint-Denis et le troisième s’était mis à la recherche de sa nouvelle famille spirituelle.

Je l’ai trouvé dans la bohême. Nous avons été ainsi quelques centaines à adopter un mode de vie qui devra attendre 1968 pour s’étendre à toute une génération. En sortant de la Grande noirceur, nous sommes entrés en art comme on entre en religion avec ferveur et détermination. Le premier credo de la bohème était l’amour libre qui a fait des femmes des muses, des amantes, des compagnes mais non des épouses et inversement des hommes, leurs chantres, leurs amants, leurs compagnons mais non leurs maris. Peu importait l’air ou la musique, la chanson des amoureux se conjuguait avec les mots de La non-demande en mariage de Brassens, même si à l’époque il en était toujours au Gorille.

La pauvreté n’était pas une vertu mais le prix à payer pour la liberté de peindre des silences, noter des insomnies, modeler l’inexprimable ou fixer des vertiges sur une page blanche. La foi que nous partagions était une conviction secrète et inébranlable que la littérature et les arts ont le pouvoir de changer la vie. Y parviennent-ils jamais ? Nous prenons allègrement l’entière responsabilité de demain, professait joyeusement le Refus global en 1948. À nous l’imprévisible passion ! Plus de cinquante plus tard, le désir du désir a donné un visage au Québec et ce faisant une incontestable reconnaissance de la culture québécoise sur la scène internationale.

Notre foi n’a pas transporté des montagnes ou harnaché le cours des rivières – elle a laissé cette tâche à Hydro-Québec – mais elle a cartographié l’envers du pays réel, exploré les affluents du monologue intérieur, prospecté les veines de l’imaginaire et catalogué ces rêves qui traduisent l’esprit du temps encore mieux que l’histoire, comme l’a écrit Hegel.

Somme toute, notre foi a tout simplement rendu la vie vivable en lui donnant la liberté d’être toujours un peu plus que ce qu’elle est vraiment quand on l’écrit, on la chante, on la danse, on la joue, on la peint ou on la modèle dans le bronze. Il n’y avait de lumière que dans l’art et d’espoir que dans la beauté des mots. Après toutes ces années, c’est une vocation somme toute qui a connu fort peu de défroqués.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.