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La peau de l'ours !
N° 257 - mars 2007

Un méchant mardi de sport !
Victor-Lévy Beaulieu
Au nombre des réalisations de son gouvernement, Jean Charest s’est félicité d’avoir rendu possible l’étude de l’anglais dès la première année scolaire. Il a ajouté : « Tous les Québécois devraient parler au moins trois langues. » Sans doute voulait-il qu’on le prenne comme modèle, lui qui jacte en français, en anglais et en charabia, la langue officielle du merveilleux monde de la politique. À une question que lui posait un journaliste après sa conférence de presse, M. Charest a bien évidemment refusé de répondre : « L’affaire est clos », a-t-il répété deux fois parce qu’il voulait être certain qu’on le comprenne bien. Un autre tantôt, M. Charest, parlant de son programme électoral, a ajouté : « Les choses qu’on a mis dedans… » Quand on est trilingue, les choses ne s’accordent plus en nombre ni en genre et le masculin l’emporte toujours sur le féminin, c’est bien connu !

M. Charest doit trop écouter les chroniqueurs sportifs qui sévissent à la radio et à la télévision. Je viens d’y passer moi-même quinze jours parce que mon ford intérieur, comme le dit si bien Jean Dion, allait plutôt mal : deux campagnes électorales qui se montrent le bout du nez avant même que le printemps n’arrive, admettez qu’il y a là de quoi déprimer ! Pour essayer de l’oublier, j’ai lu Cicéron et Sénèque, de brillants orateurs de la Rome antique. En fait, ils étaient à ce point-là brillants que le premier s’est fait assassiner, décapiter et démembrer, tandis que le deuxième a dû se suicider sous les ordres de Néron qui se vantait par ailleurs de parler trois langues : le haut latin, le latin de basse cuisine et, tiens donc !, le charabia !

Peu de nos parlementaires mourant assassinés ou étant forcés de se suicider (on comprend pourquoi quand on écoute les débats de l’Assemblée nationale à Télé-Québec), j’ai voulu soigner le mal de mon ford intérieur en me branchant sur RDS, qui est le réseau des sports. Croyez-vous que cela m’ait détendu pour la peine ? Des réclames publicitaires tonitruantes, des animateurs qui hurlent comme des hystériques (en ce domaine, Yvan Ponton remporte la palme d’or tellement il en met et en remet, tous ses nerfs de col sortis, ses yeux exorbités, ses bras tout disloqués s’escouant dans l’espace, ses épaules tressautantes, un vrai fou mis en ondes), des interviewers et des interviewés si mal amanchés côté glotte et luette qu’on ne sait jamais quelle question est véritablement posée et quelle réponse y est effectivement donnée.

Ah ! Ce pauvre club de hockey qui s’appelle le Canadien de Montréal ! Quelle misère ! Et quelle souffrance dans cette misère-là ! Alors que les joueurs devraient se comporter « comme des vrais soldats », « monter au front », « faire une guerre de tranchées » comme s’y livrent « les chars d’assaut », « ils se traînent les pieds », « ils ne veulent pas souffrir », « ils n’ont pas l’esprit d’équipe », « ils ne veulent pas stopper l’hémorragie », ils ne sont que « des mercenaires sans foi ni loi » !

Imaginez ! Le club de hockey le Canadien de Montréal appartient à un spéculateur américain. Son président, le sourcilleux Pierre Boivin, a l’air d’un propriétaire de pompes funèbres. Son directeur général, Bob Gainey, ressemble à l’ouvreur de portes dans Mister Hyde, ne lui manque que quelques boulons dans le front pour que la recréation soit parfaite. Et le coach de l’équipe, le si dilapidant Guy Carbonneau, qui n’est pas capable de regarder dans l’œil d’une caméra plus de deux secondes d’affilée tellement il a le regard fuyant! Cerise sur le sundae : un capitaine, Saku Koivu, qui ne peut toujours pas dire trois mots en français même s’il joue dans le Grand Morial depuis une douzaine d’années ! Recerise sur le sundae : peu de joueurs du Québec dans cette équipe-là qui, on le sait, a toujours été dirigée par des mange-canayens qui ont toujours tout fait pour que le français et ceux qui le parlent restent porteurs d’eau, de bâtons de hockey et de rondelles.

Croyez-vous que les chroniqueurs sportifs parlent parfois de tout ceci dans leurs cafouilleux propos ? Ben non, voyons : l’important, il est ailleurs, par exemple chez Alex Kovalev, cette supposée grande vedette russe qui « refuse d’aller à la guerre » pour son équipe. On ne veut pas admettre que Kovalev n’est pas une super-vedette. Imaginez ! Quand il jouait à Pittsburg, en compagnie de Mario Lemieux et de Yaromir Jager, il n’a jamais compté plus de vingt-cinq buts par saison. Comment pourrait-il en scorer 50 dans le Grand Morial quand il joue avec des deux de pique qui ne trouveraient même pas à être engagés dans la Ligue américaine ?

Le grand maître de ce journalisme sportif est sans contredit Jacques Demers, cet ancien coach du Canadien qui allait prier à Sainte-Anne de Beaupré quand son équipe devait affronter les Nordiques de la Vieille Capitale. Demers n’est pas seulement analphabète… il est analphabête ! Que des truismes, toujours : « Pour gagner, les joueurs doivent se dire qu’il va leur falloir scorer plus de buts que l’adversaire !… Si le gardien n’arrête pas les rondelles, on va t’être dans le trouble certain !… Y jousent ben, mais la rondelle roule pas pour eux autres !…Sont fatiqués mentalement !… Y est blessé fort dans le bas du corps !… Si ils ont perdu, c’est parce qu’ils sont pas gagné !… »

Jacques Demers devrait offrir ses services à Jean Charest qui vient d’ouvrir les grandes portes de ce zoo qu’est une campagne électorale. Le commentateur de RDS serait le coach tout indiqué pour apprendre au premier Ministre du Québec ce qu’est vraiment le charabia quand on le parle avec une patate chaude dedans la bouche, une pelletée de petits pois verts venant avec. Car il y en aura pas de facile, pousseux de rondelles ou pas, analphabètes et analphabêtes ou pas, blessés fort dans le bas du corps ou pas, vers une période de prolongation ou pas, vers la victoire finale ou pas!

Ouf ! Les quinze jours que je viens de passer devant mon téléviseur à me la sportivivifier belle n’ont pas remis mon ford intérieur sur ses rails. Je vais donc m’en retourner à Cicéron et Sénèque, ces deux grands orateurs romains qui ont dit qu’on entre en campagne électorale comme on saute sur la glace, pour bûcher fort, pour botcher d’aplomb, pour manger la rondelle dans tout son soi-même, pour triompher tout simplement et devenir sur son arrière-banc de l’Assemblée nationale un formidable gérant d’estrade et un fin observateur des choses de tout l’univers, notamment de la couche d’ozone, tel ce député adécuistre qui a demandé l’autre jour en Chambre des communs j3 « Cou donc, y est-t’y enfin bouché à matin ce méchant mardi de trou-là ? »

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