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N° 201 - juillet 2001

Les États-Unis privatisent leur intervention en Colombie
André Maltais
Alors que le président Bush vient d’annoncer une suite au Plan Colombie qui s’étendra à toute la région andine, le gouvernement américain cache à son opinion publique les activités les plus risquées qu’il mène en Amérique du Sud en les sous-traitant à des firmes privées.

Un dimanche de février dernier, un hélicoptère militaire américain piloté par des Péruviens se pose en catastrophe en pleine jungle, atteint par des tirs de guerilleros. Son équipage sur le point d’être capturé voit soudainement trois autres hélicoptères venir à sa rescousse 0 pendant que les deux premiers tournent en rond en tirant à la mitrailleuse, le troisième se pose près de l’appareil en détresse, des Américains en sortent au milieu des tirs et parviennent à rescaper l’équipage.

Les Américains qui ont ainsi bravé les balles n’étaient pas membres de l’armée américaine. Il s’agissait de civils à l’emploi d’une firme privée appelée DynCorp, le plus important sous-traitant du gouvernement américain en Colombie.

Cette compagnie basée à Reston (Virginie), près de la CIA et du Pentagone, se définit comme fournisseuse de « solutions » en «systèmes et technologies d’information » de même qu’en aérospatiale.

98 % de son chiffre d’affaire provient de contrats octroyés par plus de 30 agences gouvernementales dont le département de la Défense, le département d’État et l’Agence de lutte anti-drogue (DEA). Une grande partie de ses quelques 20 000 employés sont d’anciens militaires retraités.

Surplus militaires

« Elle peut tout faire, dit le reporter Juan Tamayo (Knight Ridder Newspapers, 26 février 2001) 0 de la maintenance de la force aérienne du Koweit à l’administration de la base militaire américaine de Palmerola au Honduras en passant par la vente de surplus militaire provenant des anciennes bases du Panama. »

Depuis 1997, elle opère en Colombie en vertu d’un contrat de 600 millions $ du département d’État. Elle fournit des pilotes américains aux avions qui arrosent d’herbicides les cultures de coca et aux hélicoptères mitrailleurs qui protègent les missions des premiers.

Elle fournit aussi des mécaniciens, techniciens d’entretien et des équipes de chercheurs et sauveteurs. Plus de la moitié de son personnel est américain, l’autre moitié étant péruvienne, colombienne ou guatémaltèque.

Cuba post-Castro

La firme opère également en Bolivie et au Pérou dans les régions où les cultivateurs de coca indigènes résistent le plus à la destruction des récoltes. Au Pérou, selon Jeremy Bigwood de CorpWatch (23 mai 2001), elle surveille également les allées et venues de la guérilla du Sentier lumineux qui connaît un renouveau d’activités.

Il y a deux ans, DynCorp recrutait auprès des policiers américains parlant l’espagnol afin de créer une liste d’appel au cas où Washington aurait besoin d’une mission de maintien de la paix ou d’entraînement de la police dans un Cuba post-Castro.

Selon Bigwood, le travail de la firme est supervisé par « une clique d’officiels des sections des Affaires narcotiques (NAS) et des Forces aériennes (Air Wing) du département d’État. Cette clique est formée de vétérans nostalgiques de la guerre froide et des guerres des années 80 en Amérique Centrale. »

Israël aussi

En plus de DynCorp, au moins quatre autres compagnies privées américaines travaillent avec les forces de sécurité colombiennes. Elles sont embauchées soit par le gouvernement colombien, soit par les départements d’État et de la Défense américains. Des firmes israéliennes sont aussi présentes en Colombie et sont engagées dans des activités de « communications et d’électronique ».

La firme Military Professional Resources Inc. (MPRI) d’Alexandria en Virginie, vient de terminer un contrat (le 8 mars) en vertu duquel une équipe de 14 conseillers (la plupart retraités militaires sous la direction d’un ex-général de l’armée américaine) aidaient l’armée et la police nationale colombienne à planifier leurs opérations (incluant les « opérations psychologiques »), entraînements, logistique, collectes de renseignements et gestion du personnel militaire.

Un article de Paul de la Garza et David Adams (Saint Petersburg Times, 2 déc. 2000) nous apprend que la compagnie a même le mandat de recommander des législations au gouvernement colombien sur des questions allant du statut professionnel du soldat à la santé !

Guerre du golfe

Fondée en 1988, MPRI a recours à une liste d’appel de 11000 retraités (généraux, amiraux, officiels de la CIA et ambassadeurs). La compagnie a travaillé en Bosnie, Macédoine, Arabie Saoudite, Koweit et Taïwan. Elle espère maintenant obtenir du Costa Rica le contrat consistant à moderniser sa garde côtière.

Son présent directeur est le général à la retraite Carl Vuono qui commandait l’armée de terre pendant la guerre du Golfe.

De plus, en 1995, l’armée croate est soudainement devenue «invincible » quelques semaines seulement après que la firme eût signé un contrat avec le gouvernement américain visant à aider le ministère de la Défense croate à se restructurer.

Ce qui fait dire à De la Garza et Adams que le Pentagone cherche à faire de l’armée colombienne une « machine de guerre de première classe » qui briserait l’équilibre des forces dans la région andine. Comme on l’a fait pour l’armée irakienne qu’on a ensuite détruite ?

Fours à micro-ondes

Une autre firme privée, Northrop Grumman de Los Angeles, s’occupe de l’opération et de l’entretien de cinq stations de radar dans l’est et le sud de la Colombie dont le but officiel est de traquer les vols de présumés contrebandiers de drogues.

AirScan, de Rockledge en Floride, fournit des avions pleins d’équipement de surveillance pilotés par des vétérans militaires américains à la recherche de guérilleros surtout autour du pipeline Cano Limon dans l’est de la Colombie. AirScan repère aussi les plantations de coca et les signale à DynCorp qui les « arrosera » plus tard.

Les Cessna 337 « Skymaster » d’AirScan sont équipés de caméras infrarouges qui « voient » à travers la nuit et les nuages, d’antennes qui captent les signaux du moindre téléphone et d’ordinateurs qui en retracent l’origine en moins d’une seconde. L’équipement est si sensible qu’il peut repérer une raffinerie de cocaïne par les seules émissions des fours à micro-ondes utilisés pour faire sécher la poudre.

Enfin, une autre firme, Aviation Development Corp, a son siège social sur la base militaire de Maxwell (Alabama) et s’occupe, pour le compte de la CIA, « d’interdire l’espace aérien de la région andine aux trafiquants de drogues».

Cette firme est responsable de la mort d’une missionnaire américaine et de sa fille de sept mois, le 20 avril dernier. L’un de ses avions avait désigné comme suspect le petit appareil des victimes et l’armée péruvienne l’avait aussitôt abattu. Depuis, la CIA retarderait l’enquête selon un article du Miami Herald (26 mai).

Après la Colombie, toute la région andine y passe !

Le 16 mai, l’administration Bush annonçait un nouveau plan d’aide américain non seulement à la Colombie mais à six autres pays de la région 0 Bolivie, Pérou, Équateur, Vénézuela, Brésil et Panama. Le plan s’appelle « Initiative pour la région andine » (Andean Regional Initiative) et se chiffre à 882 $ millions de dollars.

La Colombie recevra 45 % de ce total (399 millions $) dont les deux tiers en aide militaire, alors que le Plan Colombie était à 84 % militaire.

Le Département d’État parle d’une aide « plus équilibrée » pour la région, mais des analystes ont noté que la diminution de l’aide militaire à la Colombie est presque compensée entièrement par les sommes allouées à l’aide militaire aux six autres pays.

Autre fait inquiétant 0 alors que le Plan Colombie était un projet supplémentaire d’aide et ne devait pas dépasser deux ans, le nouveau plan régional s’inscrit dans les budgets et programmes d’aide réguliers et annuels du gouvernement américain.

« Est-ce là le signe, s’interrogeait le Chicago Tribune dans son éditorial du 18 mai, que débute une implication militaire américaine prolongée dans la région ? »

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