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Voulez-vous Parler français ?
N° 201 - juillet 2001

Où es-tu Camille, maintenant qu’on a besoin de toi ?
Jean-Claude Germain
Peu importe la civilisation, le pays ou le patelin, tous et chacun se distinguent par leur façon d’embabouiner la population 0 du pain et des jeux pour les Romains, du sang et des sacrifices pour les Aztèques, du popcorn et Walt Disney pour les Américains.

Au Québec, chaque fois que les oiseaux volent bas, que la vie est poche et que le ciel est moche; lorsque les chats sont nerveux et les enfants malcommodes; chaque fois que les ponts sont bloqués; lorsque les files d’attente s’allongent, les portes d’ascenseurs coincent et que les urgences débordent; quand le taux d’endettement grimpe et que le taux des suicides dépasse le taux des décrochages et des licenciements; lorsque le niveau de l’eau baisse; quand les indicateurs de la Bourse et la productivité sont en chute libre; lorsque la participation aux activités communautaires socio récréatives comme le bingo, le PQ ou la loto est en régression; quand les rondelles n’arrivent plus à retrouver le chemin du filet et les cartes de crédit la fente du guichet automatique; quand on ne peut plus tergiverser plus avant, branler dans le manche ou stâller plus longtemps; quand on a usé de tous les atermoiements, étiré tous les délais et épuisé tous les recours 0 le temps est venu de lancer une nouvelle campagne du Bon parler français. Ça marche à tout coup.

Les campagnes du Bon parler

C’est le seul secret d’État que les premiers ministres québécois sont tenus de transmettre à leur successeur au moment de la passation des pouvoirs. Lorsque rien ne va plus, cher collègue, blâmez l’orthographe et la grammaire pour toutes les fautes de la société. C’est une riposte imparable pour détourner l’attention et occulter les débats.

Cela dit, les campagnes du Bon parler qui monopolisent invariablement toutes les tribunes médiatiques n’ont jamais obtenu et n’obtiendront jamais le moindre succès auprès des classes populaires. Il y a une belle lurette que ces dernières ont compris que le droit de parole et la bouche en cul de poule ne sont pas synonymes.

On juge une langue à ses silences

Si la provocation avait été la seule raison d’employer le joual au théâtre dans les années 70, la langue populaire ne se serait pas imposée sur toutes les scènes québécoises depuis. Le but premier de la dramaturgie d’alors était de tendre un miroir aux spectateurs où ils pouvaient se reconnaître dans leurs mots, leurs sentiments, leurs revendications, leurs rêves, leurs mythes; bref, habiter leur langue dans tous ses états, ses registres, ses images, sa poésie, sa respiration et ses non-dits, qui donnent corps et résonance au silence que les spectateurs partagent dans une salle de théâtre.

La différence entre le français de France et le québécois, ce sont les silences. On ne se tait pas devant les mêmes choses. Et on pourrait même ajouter qu’il nous arrive de nous taire parce qu’on manque de mots, devant ce qui nous dépasse.

Quand le miroir est français, le reflet n’est pas québécois

Avant l’avènement du théâtre québécois, la question du français parlé au Québec n’avait jamais été posée dans le contexte global d’une culture autonome. Pendant plus de cent ans, le questionnement traditionnel s’est résumé, et se résume toujours, à un face-à-face avec un miroir français qui s’obstine à ne pas refléter l’image québécoise de son interlocuteur, lequel, pour sa part, n’arrive pas à définir si le problème, c’est lui ou si c’est le miroir ?

Nous voulons absolument que l’anglais soit du français, et nous croyons y parvenir en employant des mots qui, pris isolément, sont français, mais qui, réunis, forment très bien des tours de phrases essentiellement anglais, notait déjà Arthur Buies en 1888.

Une schizophonie aiguë

Voilà pour le diagnostic ! Une schizophonie aiguë. Vingt cinq ans plus tard, Olivar Asselin pousse plus avant l’étude du cas. Il y a parmi nous toute une école qui croit que dans l’ordre intellectuel la langue peut vivre indépendamment de la pensée. C’est ce groupe qui est responsable de la médiocrité presque générale de notre enseignement secondaire, encore plus à déplorer que les défauts de notre enseignement primaire, souligne le pamphlétaire. D’autres, assez intelligents pour comprendre la relation du cerveau à la langue, ne veulent pas de la pensée française tout bonnement parce que c’est la pensée française. Si elle venait d’Angleterre, d’Allemagne, de Russie ou de Patagonie, la pensée française ne les effraierait pas, mais comme la pensée française doit, dans l’ordre naturel des choses, venir de France, la pensée française est chose dangereuse.

Une catatophonie avancée

Pour l’école maniaco-dépressive de Jules Fournier, le diagnostic doit être revisé 0 la schizophénie est une catatophonie avancée. De cerveaux à moitié noyés et dissous dans l’à-peu-près, vous ne tirerez pas, quoique vous fassiez, un langage précis, correct, français, en un mot, vous ne ferez pousser des pommes excellentes sur un vieux pommier tout branlant et tout rabougri, soupire le polémiste fatigué. Ce ne sont pas les fruits qu’il faut soigner 0 c’est l’arbre; ce n’est pas notre langage 0 c’est la mentalité qui le produit.

Le mal vient de l’école mais se loge dans la tête

Quinze ans plus tard, nous entrons dans l’ère des experts. Le behaviorisme et la neurologie sont à la mode. You are what you learn! It’s all in the head ! L’ophone n’est plus le seul responsable de sa schizophonie. S’il s’en trouve un si grand nombre parmi nous qui, à leur langue maternelle, préfèrent l’anglais, n’en blâmons point les circonstances, le milieu, l’environnement. L’éducation qu’ils ont reçue en est seule coupable. Pourquoi parleraient-ils français puisqu’on ne leur a jamais appris à penser en français ? Qu’on délaisse donc les mots une bonne fois et qu’on s’occupe enfin des cerveaux. C’est là qu’est le mal, pas ailleurs, décrète Victor Barbeau, qui n’hésiterait pas à prescrire l’électrochoc pour sortir la population de sa médiocrité intellectuelle.

Vers la fin des années cinquante, c’est un traducteur de métier, Pierre Daviault, qui débusquera le virus qui fait tant de ravage dans le cerveau appauvri des Québécois. La traduction a saboté le vocabulaire et ce sont les traducteurs qui créent la plupart des anglicismes dont notre langue est infestée. Nous en sommes au point où nous ne pensons plus français ni anglais, nous pensons traduction.

Le docteur Laurin, unique et sans égal

Depuis maintenant plus d’un siècle, peu importe le diagnostic – ou, ces jours-ci, la statistique – la médication linguistique est toujours la même 0 il faut guérir la langue par la langue.

Le seul homme politique qui, dans toute l’histoire du Québec, a su proposer et imposer une approche autre que celle d’une campagne du Bon parler a été le docteur Camille Laurin.

Il revenait à un authentique psychiatre d’établir que la schizophonie n’était pas une maladie, mais un symptôme. Si le Québec a mal à sa langue, c’est que le corps entier de la nation est malade. Et c’est tout le corps qu’il faut guérir, répétait le docteur, au moment de l’adoption de la loi 101, en 1977.

La Charte de la langue française n’est rien d’autre que le geste d’un peuple qui est résolu à vivre sa vie, rappelait Camille Laurin, lors du débat en 3e lecture. Ce n’est pas au nom d’une vénération inconditionnelle pour la langue française prise comme une abstraction que le Québec se donne maintenant cette loi historique. C’est au nom du respect de soi-même.

Le miroir de Lucien Bouchard

Le premier ministre Lucien Bouchard, on s’en souvient, avait des problèmes avec son miroir lorsqu’il oubliait de lui parler anglais. Ce qu’on ignore généralement, c’est qu’il en avait de plus graves encore lorsque le miroir lui répondait avec la voix posée et calme du docteur Laurin.

La sainte colère que monsieur Bouchard a piqué à Nicole Boudreau en 1997 en fait foi. Le seul fait d’apprendre que cette dernière était à organiser une manifestation publique pour souligner le vingtième anniversaire de l’adoption de la loi 101 avait fait sortir le chef du PQ de ses gonds. À la fin de la rencontre, Lucien n’avait pas décoléré de tout l’entretien. Son seul regret était de ne pas pouvoir interdire l’événement.

Lorsque le président de la Commission des États généraux sur l’avenir de la langue recommande, comme avant la loi 101, la mise sur pied d’une vaste campagne pour stimuler la fierté du Bon parler, on peut être assuré que Lucien Bouchard n’a pas seulement transmis le secret des premiers ministres à son successeur, il lui a également légué son miroir.

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