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Salut Michel !
N° 255 - janvier 2007
Le portulan de la bohème
La sandwiche-à-Duplessis de la Hutte suisse
Jean-Claude Germain
Alors qu’à Paris, Pablo Picasso et ses amis organisent leur fameux banquet du Bateau-Lavoir pour fêter le douanier Rousseau et célébrer l’avènement de la modernité, au même moment ou presque, à Montréal, la bourgeoisie coloniale du Golden Square Mile se cotise pour installer les Fine Arts derrière le nec plus ultra de l’architecture bancaire, les colonnes grecques d’un tout nouveau coffre-fort en marbre.

Au tournant de l’autre siècle, la métropole avait la réputation d’être une ville ignorantine et pudibonde, l’étiquette lui colle d’ailleurs au train depuis la visite de l’humoriste britannique Samuel Butler. Lors d’un voyage d’affaires, l’auteur de Erewhon, un réaménagement de Nowhere, a abouti par désœuvrement au carré Phillips et à la Montreal Natural History Society, l’ancêtre lointain de l’actuel Musée des Beaux-Arts.

Butler est invité à rencontrer le conservateur et à passer dans une arrière-salle où ce dernier exerce également le métier de taxidermiste. L’attention du visiteur est aussitôt attirée par deux moulages de statues grecques qui jurent dans un bric-à-brac de peaux, de bêtes, de plantes, d’insectes et de serpents empaillés. D’autant plus que les plâtres d’Antinous et du Discobole sont plantés face au mur comme en pénitence. Pourquoi ne pas les tirer de leurs toiles d’araignée et les exposer dans la galerie ? Oh ! My god ! balbutie le conservateur qui n’en croit pas ses oreilles. C’est parce que… leur tenue vestimentaire est par trop inconvenante ! Butler, qui se pique de débusquer l’orthodoxie partout où il la rencontre, est comblé par cette ultra-rectitude victorienne. À son retour à Londres, un poème satirique proclame à tous vents l’insignifiance d’un nouveau nowhere culturel. O God ! O Montreal !

En 1908, le moderne chez le douanier Rousseau n’était pas, comme ce dernier le croyait, sa tour Eiffel ou son aérostat et son aéroplane, mais la poésie qu’il en avait tirée. C’est la peinture qui enseigne le moderne, pas les objets, professe les œuvres cubistes de Picasso. Les objets changent la vie, mais la peinture questionne son interprétation, celle des académismes, des religions ou des orthodoxies. Les arts visuels, plus que tous les autres, ont poussé le siècle dans la modernité à grands coups de scandales. Au Québec, la première tache de couleur dans la grande noirceur a été peinte.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les deux inséparables, l’avant-garde et la bohème parisienne, ne logent plus à Montmartre ou à Montparnasse, elles ont pignon sur rue à Saint-Germain-des-Prés. Leurs sœurs jumelles montréalaises ont troqué le Quartier latin pour la zone franche qu’est le red light. Chaque bohème a eu son temple et ses emblèmes. Le Chat noir avait Aristide Bruant, le Lapin agile, l’âne Lolo qui peignait avec sa queue, la Rotonde, les Montparnos et le Café de Flore, la Grande Sartreuse et le Jean Sol Partre de Boris Vian. Nous, nous avions la Hutte et sa sandwiche.

Ah ! la sainte-agace, toujours offerte et jamais prise ! Encore aujourd’hui, il suffit d’en évoquer la mémoire pour que l’atmosphère se drape sur le champ d’un épiderme cosmique aux pores de lait mordoré. J’emprunte les mots à Claude Gauvreau qui les a utilisés pour décrire les sublimes rideaux de lumière de la récipiendaire du prix Paul-Borduas 2005 que j’ai croisée récemment dans le décor plutôt froid et anonyme d’un studio de radio. Micheline Beauchemin a fait ses Beaux-Arts à l’époque du Refus global. Nous ne nous étions jamais rencontrés, mais nous avions en commun l’expérience de la présence réelle qui départage les diplômés de la Hutte en deux groupes : ceux qui ont entendu parler de la fameuse sandwiche et ceux qui ont partagé la même tablée.

Ah ! la sainte-nitouche, toujours coiffée et jamais consommée ! Quelques jours plus tard, dans le décor et la lumière somptueuse et diaprée d’une nouvelle exposition, j’ai reconnu le même pétillement impertinent dans l’œil de Pierre Gauvreau que dans celui de Micheline Beauchemin. Comme la madeleine de Proust, le souvenir de la sandwiche de la Hutte réanime spontanément une atmosphère, un climat, une ambiance, le brouhaha libertaire de la grande table du fond où les peintres et les sculpteurs se retrouvaient après une journée d’atelier. Ça fusait de partout, on parlait boutique et vernissage, on s’affrontait sur la préséance de Borduas ou de Pellan, on s’engueulait en riant, on sabrait de taille et d’importance, on pourfendait les baudruches, on admirait les abstraits, on exécrait les figuratifs et l’on poursuivait inlassablement l’instruction du procès de la censure en ajoutant constamment de nouvelles preuves de sa myopie criminelle.

Chacun a sa réaction face aux critiques : les journalistes n’en acceptent aucune, les acteurs les encaissent, les écrivains les intériorisent et les artistes explosent. Dans le Québec des années cinquante, c’était une question de légitime défense. Proportionnelle en somme à la virulence des attaques contre les œuvres comme celle d’un nu de Robert Roussil qu’un avocat pudibond avait déconcrissé à coups de madrier devant la Galerie Lefort où la sculpture était exposée rue Sherbrooke ouest. L’homme de loi avait poussé l’impudence jusqu’à laisser sa carte d’affaires. Il savait à quoi s’en tenir et n’a d’ailleurs pas été inquiété. Bien au contraire, c’est la sculpture en pièces détachées représentant la paix et la galerie qui ont écopé d’une amende de 15 $ pour outrage aux bonnes mœurs.

J’avais remarqué que les sculpteurs et les peintres usaient des mots comme de leurs matériaux. Certains parlaient par taches ou à main levée, d’autres par larges traits de spatule et Armand Vaillancourt comme le jet d’un chalumeau dans un crépitement d’étincelles. Robert Roussil, qui avait repris le flambeau de la révolte automatiste, équarrissait ses phrases comme ses sculptures brandissaient le poing à la face du monde.

Le démembrement de La Paix avait été précédé quelques années plus tôt par l’arrestation d’Adam et Ève. Cette fois, la nudité de nos premiers parents s’exhibait sur la pelouse de l’artiste. Lorsque les policiers se présentent pour embarquer l’objet du scandale, le sculpteur les somme de lui expliquer pourquoi. Parc’qu’y sont en train de faire des choses en public qu’on devrait pas montrer aux enfants même en privé ! lui rétorque l’officier chargé de l’opération. Roussil est né ostineux, sans faire ni un, ni deux, il lui tourne le dos, entre dans la maison et en ressort aussitôt avec un pied-de-roi. Héberlué, le représentant de la loi regarde l’artiste mesurer non pas la longueur de l’érection d’Adam mais la distance entre son linguam et le yoni d’Ève – pourquoi utiliser des mots latin quand les mots indiens sont si jolis. L’écart entre l’envol et son but est de six pouces. L’ostineux tient sa preuve. Vous voyez ben ! Y font rien ! Roussil triomphe. L’intention et l’acte, c’est deux choses !

La distinction malheureusement n’était pas étrangère à la pratique constabulaire. Si on rencontre un gars dans a rue avec des outils de cambrioleur, on attend pas qu’y fasse un vol pour l’arrêter, lui répond le policier du tac au tac. Pis j’dirais que mâté comme y est là, ton gars aurait eu une méchante crowbarrre dans sa culotte han…Mais on va se contenter de le faire monter avec sa blonde dans le panier à salade parc’qu’y ont plusse que l’intention d’êt’tout nus. Rendus au poste, Adam et Ève sont aussitôt incarcérés dans une cellule. Roussil ne se lassait pas de raconter la suite toujours avec la même incrédulité. Une fois sa sculpture derrière les barreaux, les policiers avaient tendu un rideau devant la porte de la cellule et moyennant la modique somme de 25 sous, ils acceptaient de le soulever pour permettre aux curieux de s’initier à l’art moderne.

Quelques années plus tard, en 1956, le maire Jean Drapeau reprenait l’idée pour se tirer d’une situation embarrassante. Accusé par ses échevins d’avoir transformé le hall d’honneur de l’Hôtel de ville en une porcherie pour avoir osé y présenter la première rétrospective d’Alfred Pellan, sommé par l’archevêché de retirer plusieurs des œuvres exposées jugées immorales, confronté au refus catégorique du peintre de décrocher une seule des toiles visées par la censure, le maire propose diplomatiquement de ne sacrifier qu’un seul dessin cochon à l’intolérance. Ce dernier sera couvert d’un voile qu’on devra soulever pour se rincer l’œil. La morale est sauve et le recours au tchador de la rectitude – qui est toujours pratiqué au Musée des Beaux-Arts – obtient son droit de cité. O Erewhon ! O God ! O Montreal !

Mais dans tout ça, on a oublié la sandwiche de la Hutte. C’est ce qui arrivait tout le temps d’ailleurs. Maurice Duplessis qui était encore plus juriste qu’il était avocat exigeait qu’on respecte la loi à la lettre. La réglementation de la vente des alcools spécifiant que la Hutte Suisse ne pouvait servir de bière, de vins ou de spiritueux sans que leur consommation ne soit accompagnée d’un repas, chaque table avait donc en tout temps sa sandwich en résidence.

Une feuille de papier de baloney glissée entre deux tranches de pain carré avec un cornichon comme garniture. La sandwiche-à-Duplessis était à la gastronomie ce que le Québérac était à l’ambroisie. Sa seule qualité était de donner l’illusion d’être un repas pendant au moins une semaine, des fois deux. On se surprenait parfois à la fixer longuement dans son assiette en cherchant à lui donner un sens moins prosaïque que celui du baloney qui gondole en séchant ou du pain qui se ratatine en vieillissant.

À l’époque les installations n’étaient pas encore une forme d’art, mais les surréalistes avaient déjà inventé le poème-objet et la tasse en fourrure. Je me souviens que Michel Lortie, ex-mécène de la Galerie actuelle, soutenait que la méthode de la paranoia-critique de Salvador Dali lui permettait de voir le pagne du Christ en croix dans la sandwich, avec la Sainte Épine plantée dans le pickle. Pour ma part, j’étais partisan de remplacer le cornichon par une olive qui était un fruit plus insolite qu’un petit concombre tout rabougri. L’œil était dans l’assiette et regardait les fils de Caïn ! La peinture de Magritte m’avait inspiré. Je me rappelle que nous avions fait signer une pétition sur un napperon mais la waitreusse avait peur que les clients mangent les olives.

Un soir, au moment du last call, le satori foudroyant d’un des habitués avait stoppé net toutes les conversations. C’pas un symbole, c’t’un macaron ! lance tout à coup Jean-Paul Bernier dont le débit songé forçait l’attention. Ouais ! Le macaron du futur ! Parc’qu’un jour la sandwiche va disparaître de nos vies et tous les moutons vont avoir le droit de boire comme nous autres sans être obligés de manger ! Pis, je suis prêt à vous gager qu’y vont appeler ça… la liberté ! Inutile de préciser que le futurologiste fut ovationné.

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