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N° 201 - juillet 2001

L’Amérique de la Grande Paix de Montréal
Michel Lapierre
Le 4 août prochain, nous célébrerons le tricentenaire de la Grande Paix de Montréal (1701-2001), traité que nous avons conclu solennellement, d’une part, avec les Iroquois, nos anciens ennemis qui habitaient l’actuel État de New York, et, d’autre part, avec plus de trente nations amérindiennes, dispersées à travers le continent, avec lesquelles nous étions déjà alliés.

Cette commémoration n’aura pas de sens, si nous oublions que le dernier des grands chefs indiens, le symbole même de la résistance des autochtones, le gibier numéro un du FBI, parle joual, s’enorgueillit d’avoir du sang québécois et languit toujours dans un cachot du Kansas, après un quart de siècle d’emprisonnement. Le seul crime de Leonard Peltier est d’être sauvage, d’être le Sauvage, le grand Sauvage invincible. Âme de l’American Indian Movement, Peltier apparaît comme l’héritier de Crazy Horse et de Sitting Bull, ou plus exactement du Joual Fou et du Beu Assis ; car l’Amérique de Leonard Peltier, c’est notre Amérique à nous autres. Ce n’est pas celle des Anglais. C’est celle des coureurs des bois, de Kondiaronk (dit le Rat), de Pontiac, de Gabriel Dumont et de Louis Riel. C’est l’Amérique de la Grande Paix de Montréal.

Une Amérique indienne et québécoise

Dans La Grande Paix 0 Chronique d’une saga diplomatique, très beau livre illustré qui vient tout juste de paraître, l’historien Alain Beaulieu et l’anthropologue Roland Viau font ressortir, avec beaucoup d’à-propos, cette fusion entre l’Amérique indienne et l’Amérique québécoise, réalité géopolitique dont Leonard Peltier est, aujourd’hui, l’expression ultime. En abordant la genèse du traité de 1701, ils rappellent le rôle majeur qu’y ont joué nos truchements, qui connaissaient à fond les langues amérindiennes.

Si habile que fût le gouverneur Louis-Hector de Callière, il n’aurait pas pu accomplir l’exploit diplomatique de la Grande Paix sans l’aide de ces interprètes ensauvagés et de tous les coureurs des bois qui avaient su pénétrer un monde inaccessible aux Européens restés sur leur quant-à-soi. Ce n’est pas la France qui a réellement conclu la Grande Paix, c’est nous autres qui l’avons fait.

L’un des artisans de cette paix de 1701, le truchement Louis-Thomas de Joncaire était certes né en France, mais, dans sa prime jeunesse, il eut la chance de se faire capturer par la nation iroquoise des Tsonnontouans et de devenir l’un des leurs, donc l’un des nôtres. Gratifié du baptême de la forêt, il eut peu de chose à envier à un autre interprète, né à Montréal dans la grande famille des Le Moyne 0 Paul de Maricourt, qui, adopté par les Iroquois sous le nom de Taouestaouis, fut notre ambassadeur auprès d’eux et ouvrit, lui aussi, la voie à la Grande Paix.

Et ils étaient loin d’être les seuls à plonger la tête la première dans l’univers amérindien. On estime qu’avant 1700 un homme adulte sur deux, dans la vallée du Saint-Laurent, a passé au moins une saison dans la « grande sauvagerie ». Selon Marie de l’Incarnation, « on fait plus facilement un sauvage avec un Français qu’un Français avec un sauvage ».

Même les Anglo-Saxons admettaient que notre connaissance des Amérindiens était de beaucoup supérieure à la leur. Comme le signalent Beaulieu et Viau, le gouverneur de la colonie de New York, à l’époque de la Grande Paix, reconnaissait qu’aucun de ses interprètes ne pouvait rivaliser avec les nôtres. Notre langue a été, avant l’anglais, la langue commerciale de l’intérieur de l’Amérique du Nord. En 1836, dans Astoria, Washington Irving atteste qu’ « un patois français brodé de phrases anglaises et de mots indiens » est encore la langue de la traite des fourrures, à l’ouest du lac Supérieur.

Les lois implacables de la démographie sont la cause première de la Grande Paix et de toutes nos autres alliances avec les Amérindiens. Nous avions besoin d’eux; ils avaient besoin de nous. En 1701, nous n’étions que 18 000 devant 250 000 colons britanniques, population quatorze fois plus nombreuse que la nôtre. Les Amérindiens étaient confrontés au même adversaire, le seul qui fût vraiment redoutable 0 l’Anglais.

Beaulieu et Viau rappellent que si, vers 1500, le nord-est du continent comptait quelque 350000 autochtones, il n’en restait plus que 96 000 en 1650 0 une baisse de 73 pour cent, causée essentiellement par l’action meurtrière des microbes transmis par les Européens, phénomène qui, à l’époque, tenait du mystère le plus total. Décimés par les maladies et par les multiples guerres qu’ils avaient menées contre nos alliés indiens et contre nous, les Iroquois avaient vu le nombre de leurs guerriers passer de 2 550, en 1689, à 1 230, en 1698. Ils avaient donc intérêt à se rapprocher de nous.

Au grand déplaisir des Britanniques, les nations iroquoises, y compris celle des Agniers qui le fait officieusement, concluent la Grande Paix de Montréal. La faction qui nous favorise au sein de la confédération iroquoise sent bien que les Anglais constituent la vraie menace. Dans le traité, nous confirmons notre alliance avec les nations amérindiennes amies, comme les Hurons, les Algonquins et les Outaouais, et obtenons d’elles la promesse qu’ils n’attaqueront plus les Iroquois avec lesquels, par la même entente, nous signons nous-mêmes l’armistice. En retour, les Iroquois s’engagent à vivre en paix avec nous et nos alliés. Ce qui implique qu’ils resteront neutres si les Anglais attaquent notre coalition.

Le dernier des grands chefs indiens parle joual

Acte de naissance occulté de l’Amérique du Nord, pacte fondé sur l’égalité et la nécessité, la Grande Paix est une confédération bien à nous, la marque de notre propre vision du Nouveau Monde. Elle dépasse de beaucoup la Constitution américaine de 1787 et l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867, car elle témoigne de notre ouverture au véritable univers du continent 0 l’univers amérindien. À l’origine, nous étions une nation sauvage embryonnaire parmi les nations sauvages adultes. Au début du XVIIe siècle, Champlain ne retrouva pas les villages iroquoiens que Cartier avaient visités au siècle précédent. En nous établissant sur les bords du Saint-Laurent, nous n’avons pas délogé d’Amérindiens. Nous avons façonné un homme nouveau, d’esprit et, parfois même, de sang indigènes 0 l’homme de la complémentarité, le sauvage universel.

Leonard Peltier en est la saisissante incarnation. Dans son émouvante autobiographie, Prison Writings 0 My Life Is My Sun Dance, il précise que son nom devrait s’écrire Pelletier. En plus du sang indien, coule dans ses veines le sang de nos voyageurs. Peltier avoue « tirer une véritable fierté » de ce sang québécois qu’il qualifie de « holy blood », en l’élevant au même degré que celui de ses ancêtres sioux et ojibwés.

Peltier est né, en 1944, à Grand Forks, dans le Dakota du Nord. Quelques années après sa naissance, ses parents se séparent. Le jeune Leonard est élevé par ses grands-parents. Sa grand-mère, Mary Dubois, qui ne parle presque pas anglais, lui apprend la langue des métis, un mélange de mots indiens et de mots canayens. Cette langue qu’il considère comme sa seule vraie langue, Peltier la parle en cachette, à l’école primaire, avec ses petits camarades, au risque d’être battu. Le Bureau of Indian Affairs, qui administre l’école, se fait un point d’honneur d’imposer l’anglais.

L’expression naturelle de l’humanité

Ce n’est là qu’un aspect d’un plan d’assimilation forcée, vieille politique que le gouvernement américain accentuera, sous Eisenhower, en décrétant l’abolition graduelle des réserves et le déplacement des Indiens vers les villes. Ces mesures contribueront à susciter une prise de conscience identitaire et à donner naissance, en 1968, à l’American Indian Movement, auquel Peltier adhérera. Ce mouvement de résistance, où la fierté ancestrale se conjugue à l’esprit de la gauche internationale, est fondé à Minneapolis, dans nos anciens Pays d’en Haut, par des Ojibwés, dont la langue est parsemée de mots bien canayens.

En 1973, l’American Indian Movement organise le « siège » de Wounded Knee, au Dakota du Sud, pour commémorer le célèbre massacre des Sioux qui, perpétré en 1890 par la Cavalerie américaine, marquait l’achèvement de la conquête sanglante de l’Ouest par les Anglo-Saxons. Dans la foulée des nouvelles revendications amérindiennes, Leonard Peltier, traditionaliste et pacifique, doit protéger ses semblables contre d’autres Amérindiens, de prétendus guerriers manipulés par des agents gouvernementaux. À la suite d’une fusillade survenue en 1975, on l’accusera d’avoir tué deux agents du FBI, sans en fournir la moindre preuve.

Dans ses écrits de prison, Peltier se montre préoccupé par l’avancement des siens, au jour le jour, et fait appel à la compréhension universelle. Les Amérindiens sont, pour lui, « la voix de la terre », l’expression naturelle de l’humanité. « Nous sommes votre propre conscience, celle qui vous interpelle. Nous sommes vous-mêmes, criant au tréfonds de vous-mêmes, sans être entendus », confesse-t-il. C’est bien la voix de la Grande Paix de Montréal, le cri de l’Amérique québécoise.

Alain Beaulieu et Roland Viau, La Grande Paix, Libre Expression, 2001.

Leonard Peltier, Prison Writings, St. Martin’s Griffin, 2000.

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