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N° 254 - novembre 2006
Après le 15 novembre 1976, le PQ détenait le pouvoir à Québec
Était-il pour autant au pouvoir au Québec ?
Jean-Claude Germain
Il y a des années qui tiennent en une journée. Des journées qui se résument en une phrase. Je n’ai jamais pensé que je pourrais être aussi fier d’être québécois, confesse René Lévesque devant 6 000 de ses partisans, réunis au centre sportif Paul-Sauvé, le soir du 15 novembre 1976.

L’ovation est assourdissante. À l’intérieur de l’aréna et aux alentours, l’atmosphère est euphorique. C’est la première victoire électorale du Parti québécois. À mon humble avis, c’est la plus belle et peut-être la plus grande soirée de l’histoire du Québec, poursuit Lévesque, visiblement ému. La foule l’est tout autant. Il hoche la tête, hausse les épaules. On n’est pas un petit peuple, on est peut-être quelque chose comme un grand peuple ! Au milieu des cris, des larmes, des accolades, la mémoire allonge le temps pour permettre à l’histoire d’enregistrer le moment. Le nouveau premier ministre du Québec parle sans notes, à chaud. Le changement est urgent et nécessaire. Il remercie tous les Québécois qui n’ont pas eu peur de l’appuyer. La victoire péquiste n’est pas uniquement montréalaise. Elle couvre tout le Québec.

Le premier responsable du changement est le premier touché. Le triomphe du 15 novembre bouleverse la vie de René Lévesque. Elle ne sera plus jamais la même. Comme toujours, il est venu rejoindre ses partisans au volant de son auto, mais à partir de maintenant, il ne pourra plus s’offrir le seul luxe qu’il s’est accordé jusqu’à aujourd’hui, celui d’être lui-même, prédit Jérôme Proulx.

L’entrée triomphale du chef souverainiste au centre Paul-Sauvé le confirme. Quand M. Lévesque commence à traverser l’enceinte, le service d’ordre est débordé, l’entourage pris de panique, des murailles humaines se pressent vers lui, sur lui, et il passe à deux doigts d’être écrasé, s’inquiète Alain Pontaut, lui-même au milieu de la cohue. L’ancien critique de théâtre est transporté par la ferveur du public. C’est sous une clameur renouvelée, indescriptible que Monsieur Lévesque gagne la grande scène.

Le ras-le-bol des électeurs s’est transformé en raz-de-marée dans les boîtes de scrutin. Les libéraux sont déflaboxés par l’ampleur de la défaite : 11 ministres sortants battus. Les péquistes sont ragaillardis par l’importance de l’appui: 71 députés souverainistes élus. Si l’expression révolution tranquille n’était pas déjà brûlée, c’est celle-là qui conviendrait le mieux pour expliquer ce qui vient de se passer, commente Lise Payette. René Lévesque demeure fidèle à son style inimitable. L’extraordinaire preuve de confiance dont on vient de nous faire la preuve était espérée, mais je dois vous dire franchement qu’on ne l’attendait pas comme ça cette année, avoue-t-il avec un demi-sourire. Il n’a jamais été aussi attachant. Le Gaspésien a toujours su perdre. Maintenant, il apprend à gagner. Même à triompher.

Rivé à son téléviseur, Louis Laberge jubile. La déconfiture personnelle de Robert Bourassa le ravit. Gérald Godin l’a déculotté dans son propre comté. Godin et Laberge partagent la même distinction. Le Pleutre les a emprisonnés tous les deux. Le premier à Parthenais pendant la Crise d’octobre et le second à Orsainville, en réaction au Front commun. Pour le président de la FTQ, la victoire du journaliste-poète dans Laurier marque un tournant. Le mouvement syndical s’est débarrassé d’un des gouvernements les plus anti-ouvriers de l’histoire du Québec. Ça faisait longtemps que j’avais pas gagné mes élections ! Le chef syndical a de bonnes raisons de se réjouir, il n’y est pas pour rien. Il n’y a pas si longtemps, on était à peu près les seuls, nous autres à la FTQ, à croire que le Parti québécois avait une chance d’être élu. Louis Laberge se fait un plaisir de le rappeler. Même René n’osait pas y croire. Il le lui avait dit juste avant les élections.

Le grand artisan de la défaite libérale est Marcel Léger. La prise de pouvoir péquiste n’est pas seulement le fruit d’un endossement de l’option souverainiste. Le programme du Parti a été parfaitement ciblé sur les besoins réels et les attentes de la population : l’assurance-automobile, la gratuité des médicaments pour toutes les personnes âgées de 65 ans et plus, la gratuité des soins dentaires jusqu’à 18 ans, sans oublier la gratuité et l’accessibilité du transport ambulancier.

Avec le patronage en moins, Marcel Léger est un organisateur d’élections dans la pure tradition d’Israël Tarte et de Jos D. Bégin. Au printemps, j’avais fait la prédiction téméraire que Bourassa déclencherait des élections au plus tard au début de l’automne. Je ne me suis trompé que de deux mois, admet le maître d’œuvre de la victoire.

Nous avons profité de l’été pour tenir à Québec et à Montréal deux rallyes de formation auxquels ont assisté près de 2 000 militants venus de 110 comtés du Québec. Le jour du scrutin, la machine péquiste est prête à sortir le vote. Elle dispose de 600 à 1 000 bénévoles dans chacun des comtés. L’élection se joue sur des idées. Dans de nombreux comtés, en revanche, la majorité variera entre 2 et 1 800 voix. La force de l’organisation péquiste a fait la différence entre une victoire et une défaite.

Au lendemain du 15 novembre, l’interprétation du résultat électoral se hisse au niveau d’une nouvelle science. La victoire péquiste n’était pas sitôt acquise que déjà, tant à Toronto qu’à Ottawa ou à Montréal, on l’interprétait comme une option pour le statu quo, rapporte Marcel Pépin dans La Presse. Une option que René Lévesque aurait désormais l’obligation de respecter ! Les électeurs ont le dos large.

Un vote pour le Parti québécois est un vote contre le Canada, leur a-t-on rappelé sur tous les tons pendant des semaines. Qu’apprennent-ils maintenant de la bouche même des pires adversaires du PQ ? Que leur vote pour l’option souverainiste doit désormais être interprété comme un vote de protestation. Rien de plus qu’un rejet caractériel du régime Bourassa ! René Lévesque et son cabinet récoltent un mandat pour gouverner, non pas pour séparer le Québec du reste du Canada, décrète le Salomon de Sussex Drive. On a changé de régime, on n’a pas changé de pays à ce que je sache ! La prérogative d’un Fier Pet n’est-elle pas de changer les règles du jeu à volonté ?

Les pronostics de Don McPherson sont moins idéologiques. Le cabinet Lévesque est le plus talentueux depuis l’équipe du tonnerre de Jean Lesage, mais il doit faire face aux quatre pouvoirs, juge le chroniqueur politique. Marcel Léger n’est pas de ceux qui le contrediraient. L’analyse de la situation du stratège péquiste n’est pas rassurante. Qu’en est-il du pouvoir économique ? Il nous échappe à 95 % ! Du pouvoir politique ? Il est divisé entre Québec et Ottawa ! Du pouvoir juridique ? Il nous est le plus souvent étranger ! René Lévesque n’a pas plus d’illusions de ce côté que Maurice Duplessis. La cour suprême est comme la tour de Pise, elle penche toujours du même côté, reprend-il à son tour. Et le quatrième pouvoir, celui des médias ? La plupart des propriétaires sont connus pour étre fédéralistes et très liés à l’establishment financier ! Bref, c’est le combat de David contre Goliath !

La première qualité d’un grand stratège est la juste évaluation des forces en présence. Après le 15 novembre, nous étions au pouvoir à Québec. Nous avons vite compris que nous n’étions pas au pouvoir au Québec. Marcel Léger ne se leurre pas. Les dés ne sont pas pipés en faveur de la souveraineté.

Même après un premier référendum perdu et un deuxième volé, limiter le coup de dés à un bon gouvernement, c’est toujours accepter de gérer une succursale, peu importe qu’elle soit d’Ottawa, de Washington ou du FMI. Trente ans plus tard, l’objectif est toujours le même, inchangé et inchangeable : prendre le pouvoir à Québec et au Québec !

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