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N° 254 - novembre 2006
Pointe Saint-Charles championne des luttes populaires
Le communautaire est né de son déclin industriel
Stéphanie Beaupied
L’histoire de Pointe Saint-Charles est riche. Ce quartier de l’ouest de Montréal naît avec l’industrialisation au 19e siècle.

La construction du canal de Lachine amène des milliers d’immigrants irlandais pauvres à s’y installer.. Plusieurs usines voient le jour, bénéficiant de l’énergie hydraulique des écluses et du transport par navire. Les Canadiens-français et les Irlandais forment une main d’œuvre bon marché d’ouvriers non spécialisés. Des Mohawks et des Irlandais construisent le Pont Victoria en 1853. C’est l’époque de la construction des chemins de fer. Le Grand Trunk Railway y ouvrent des usine de fabrication de locomotives. On fait venir d’Europe des ouvriers qualifiés d’origine écossaise et anglaise. Un quartier est né. Avec 4000 habitants, riches et protestants au sud, pauvres et catholiques au nord.

L’ouvrage Pointe Saint-Charles : un quartier, des femmes, une histoire communautaire rend compte de cette histoire. Construit à partir d’archives de groupes communautaires et de sources orales, le Collectif CourtePointe sort des balises habituelles des livres d’histoire. On y étudie les origines des luttes communautaires pour le logement, la santé, l’éducation et l’alimentation. On y raconte les débuts des cliniques communautaires, des carrefours d’éducation populaire, des clubs populaires de consommateurs et des cliniques juridiques.

Le mouvement communautaire de Pointe Saint-Charles naît du déclin industriel des années 1950. Les zones industrielles en bordure des autoroutes déclassent le quartier. L’ouverture de la voie maritime du Saint-Laurent, la fermeture du canal Lachine et des usines provoquent une détérioration dramatique des conditions de vie des ouvriers du quartier. La pauvreté extrême jumelée à l’effervescence de la Révolution tranquille sont deux ingrédients qui ont fait de Pointe Saint-Charles un lieu débordant de luttes populaires dont nous partageons l’héritage.

Les luttes pour le logement sont un exemple de mouvements qui persistent jusqu’à aujourd’hui. Dans les années 1970, plusieurs batailles ont été menées contre les propriétaires de taudis. Des cliniques juridiques d’étudiants en droit ont été mises sur pied pour aider les locataires. Les premières coopératives d’habitation ont vu le jour.

Pour subvenir aux besoins alimentaires, le Club populaire des consommateurs faisait figure d’épicerie-coopérative. En 1975, 250 familles du quartier s’approvisionnent au club et des cuisines collectives sont nées. Le mouvement communautaire devient un lieu d’action pour les femmes et favorise l’éclosion du mouvement féministe. Dans les années 1970, des groupes de femmes autonomes naissent, tels que les refuges pour femmes battues, les groupes d’autodéfense et les centres de santé.

L’un des tours de force de cet ouvrage est de conjuguer les archives communautaires anglophone et francophone. La difficile collaboration entre les deux solitudes du mouvement communautaire transparaît tout au long du texte. Il est frappant de voir que les groupes communautaires anglophones et francophones ont connu un parcours similaire, mais complètement séparé.

Les premiers rassemblements se sont tous deux produits à l’intérieur des groupes chrétiens à la fin des années 1950, les JOC (Jeunesses ouvrières catholiques) pour les francophones et les YCW (Young Christian Workers) pour les anglophones. Pour chacun des groupes communautaires francophones, existe parallélement son équivalent anglophone.

Au cours des années 1970, les tensions linguistiques se sont amplifiées. Une militante anglophone raconte « Je me souviens d’une action où j’étais allée. C’était pour les droits sociaux. Il y avait deux autobus. Un pour les Français, un pour les Anglais. Ils se criaient des noms : “ Tête carrée ! ” “ Ta gueule espèce de Frog ! ” Puis ils débarquaient de l’autobus et étaient tous ensemble avec leurs pancartes ». Les assemblées mixtes étaient aussi très tendues « Un moment donné ça criait Speak White ! » rapporte une militante francophone.

Le mouvement communautaire est traversé par le mouvement marxiste-léniniste au milieu des années 1970. Plusieurs groupes d’actions politiques et branches politiques sont créés dans les groupes communautaires. Selon les sources orales recueillies par le Collectif, les tendances révolutionnaires et dogmatiques de ces groupes ont fait fuir plusieurs militants communautaires qui étaient des gens « ordinaires ».

Une femme raconte le cas du comptoir alimentaire de Pointe Saint-Charles « C’était un des endroits où En lutte et La ligue communiste marxiste-léniniste venaient faire leurs discussions sur leurs différentes analyses de luttes de classes. Nous, on essayait de faire nos assemblées. Mais dès qu’on allait au micro, on se faisait traiter d’étapistes. ». Par la suite, les militants ont adopté de nouvelles orientations qui ont dépolitisé la coopérative.

Ce livre est agrémenté d’illustrations d’époque, d’affiches, de photos, des articles de journaux et des bandes dessinées sont reproduites, ce qui nous met dans l’ambiance des années 1960-1970. Parfois l’ouvrage tombe dans l’anecdotique, dans la « poutine » si l’on peut dire, ce qui rappelera des souvenirs aux militants communautaires de l’époque. Pour revisiter la Révolution tranquille autrement.

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