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N° 254 - novembre 2006
Comme son ami Raymond Plante disparu il y a un an
Robert Gravel n’a pas eu le temps de négocier un sursis
Raymond Plante
Robert Gravel dessinait plein de choses. Par-dessus tout, il aimait dessiner des têtes de chevaux... sur les nappes ou les serviettes de papier des restaurants... sur ses textes en les mémorisant, seul chez lui au petit matin, ou en attendant ses scènes dans les salles de répétition... dans ses carnets de notes... partout. Et puis, tout un chacun lui demandait une tête de cheval. Il a multiplié ses croquis, les a dilapidés, les a donnés. C’était lui. Il ressemblait à ces bêtes. Il portait en lui tous les types de chevaux que l’on peut imaginer.

On raconte qu’il a été comédien, auteur, metteur en scène, chercheur, professeur, improvisateur, inventeur de jeux. En tout cela, il était un cheval. Celui du cow-boy, fringant; celui du chevalier, noble et brave; celui du travailleur de la terre, écumant sous le soleil ou contemplatif dans les langueurs du soir; le lourd citadin devant la voiture du livreur de glace mangeant dans son sac d’avoine; le mustang sauvage qui laisse derrière sa fuite un nuage de poussière sèche; l’hongre tacheté qui porte une écuyère sous les projecteurs du cirque; le pur-sang essoufflé des pistes de courses. Souvent il se transformait en cheval de Troie, rien de moins.

Le soir du 12 août 1996, il est parti en catastrophe, pétrifié au beau milieu d’un mouvement, dans le tumulte de ses multiples entreprises. Après une journée de répétition à Radio-Canada, il était retourné à Saint-Gabriel-de-Brandon. La faucheuse l’a happé ainsi entre deux autobus, dans sa maison, face aux champs bleuis par la nuit, entre le ruban noir du rang et la rivière Maskinongé silencieuse. Il n’a même pas eu le temps de négocier un petit sursis, en jouant une partie d’échecs, comme le fait le personnage d’une nouvelle de Woody Allen qu’il a maintes fois évoqué. La foudre, celle-là même qui porte les passions et les orages, lui a déchiré le cœur.

En s’éclipsant si tôt et surtout d’une manière aussi brusque, un homme laisse derrière lui une foule d’énigmes. Le grand Robert – que plusieurs et souvent lui-même appelaient Bob – doit nous dire de quelque part: « Amusez-vous avec ça ! »; lui qui aimait s’amuser de tout et jouer. Jouer dans tous les sens du mot. Dans l’univers des acteurs, le mot jouer fourmille de significations. Pourtant ce n’est pas au théâtre qu’il a le plus joué. Il y privilégiait le non-jeu.

Robert hausse les épaules. Il a semé des contradictions, comme d’autres sèment des cailloux. Il avait développé l’habitude de voir les médailles et leur revers. Il se drapait parfois d’une passivité qu’il avait longuement travaillée, il adoptait un regard poker devant les événements. Il appréciait les choses et leur contraire. Il a brûlé la chandelle par les deux bouts. Joyeusement. Passionnément. Douloureusement. C’était sa manière de se sentir vivant.

Aujourd’hui, j’imagine Robert en preux chevalier combattant pour la beauté du jeu. Dans la vie quotidienne comme dans les multiples formes dramatiques auxquelles il a touché, Robert était l’amant du jeu, le plus ardent défenseur du plaisir et de l’importance de jouer. Pas du jeu où, pour gagner à tout prix, on cautionne la tricherie, mais du jeu en tant que manière de réfléchir, de chercher la nouveauté, de tendre mille perches aux émotions ignorées. En d’autres mots : le jeu qui permet, à travers son esthétique et ses règles, de prendre la vie à bras le corps, avec ses bonheurs, ses chagrins, ses souvenirs, sa morale ; bref, la vie dans toutes ses dimensions, de la plus débridée à la plus logique, de la plus étonnante à la plus naturelle... et d’en faire un spectacle. Pour partager.

Le difficile, quand l’ami est mort, est de n’avoir plus que la mémoire pour l’animer encore. De même, il paraîtra aisé de relier la vie à des morceaux de l’œuvre, une fois que le créateur a disparu. Il n’est plus là pour rectifier, se défendre, pourtant, la vie de Robert Gravel et son travail forment un tout. Pour imaginer la LNI, il fallait un homme qui aime le hockey. Pour s’amuser à échafauder des spectacles expérimentaux, il fallait être possédé par le goût du risque. Son impudeur aussi.

Ses proches vous diront que Robert Gravel ne se racontait pas. Il est vrai qu’il ne s’épanchait pas beaucoup sur ses malheurs. De là à dire qu’il ne s’exprimait pas ? Je ne vois pas un comédien au Québec qui, autant que lui, se soit servi de sa vie dans son travail. Il avait choisi le filtre de la métaphore. En guise de masque, peut-être ; pour rire, assurément. Surtout pour « crochir » la réalité de manière à lui donner l’allure de la vérité. Et puis pour faire des pieds de nez aux convenances ou aux modes.

Exemple : un jour, au début de sa carrière, il prend une bière avec d’autres comédiens, la plupart homosexuels. Peu à peu, chacun évoque de quelle manière il a découvert son orientation. L’époque se prêtait à cela. Avant eux, les personnalités publiques homosexuelles se cachaient. À son tour, Robert prend la parole sur le ton de la confidence : - Moi, c’est arrivé à douze ans. Les autres le regardent, étonnés. - Je vivais des situations troublantes. Je me suis rendu compte que, ma queue, j’avais juste l’envie de la mettre dans le trou des filles.

Robert était un personnage double. D’un côté, il demeurait très attaché au passé. Il avait une mémoire infaillible d’événements qu’il avait vécus, de personnages qu’il avait croisés, de situations aussi. Dans la vie quotidienne, il a conservé « religieusement » – oserais-je écrire – des habitudes acquises dans sa jeunesse. Il se méfiait des changements, des modes, de la nouveauté, qu’elle prenne la forme de répondeurs téléphoniques, d’ordinateurs, d’agents d’artistes. À la manière d’un Brassens, il se considérait comme « foutrement moyenâgeux », sans regret, ni complaisance.

Exemple : dans une salle de répétition de Radio-Canada, au milieu des années 1970, nous sommes quelques-uns à échanger sur les difficultés que nous causent nos nouvelles lentilles cornéennes souples. Pince-sans-rire, Robert nous confie qu’il voit un grand avenir à la chose. - Ça va s’améliorer, nous assure-t-il. Dans pas longtemps, un optométriste va avoir l’idée d’entourer les lentilles de petites broches qui vont s’attacher derrière les oreilles. En souriant à peine, il imagine même que les aveugles en porteront. -Des lentilles cornéennes toutes noires.

Ce même bonhomme faisait du théâtre expérimental. Chercheur, il déplaçait des pierres qui demeureront des antidotes à la stagnation. Robert ne voulait pas s’ennuyer. Il refusait obstinément l’ennui depuis son plus jeune âge. Au risque de se casser la gueule, il préférait essayer quelque chose plutôt que de reprendre les mêmes histoires, les mêmes gestes affublés des pensées convenues.

Combien y avait-il de Robert Gravel ? Un Robert et un Bob ? L’homme vu de l’extérieur prêt aux grands déploiements, à faire rire, à faire des gestes, à suer, à se débattre, à improviser. L’autre qui, solitaire, pouvait réfléchir pendant des jours, contempler presque... se torturer aussi. Celui-là, il le cachait. En somme, ce Quichotte qu’il a interprété de plusieurs manières, avec fougue, humour et brio, ressemble beaucoup à sa vie. […]

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