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N° 254 - novembre 2006
Robert gravel : Le maître de la démesure nous a quittés il y a dix ans
De loin, sa plus longue improvisation muette
Sarah Geneviève Perrault
Afin de commémorer les dix ans du décès de Robert Gravel, le Nouveau Théâtre Expérimental (NTE) a mis sur pied l’événement Salut Robert ! Cinq soirs, cinq événements différents qui célèbrent son co-fondateur. Lectures de textes inédits, visionnement d’extraits cinématographiques, matchs d’improvisation, soirée Bien cuit et Marche aux flambeaux ont ponctué cette semaine gravelienne. En ouvrant ses portes gratuitement au public début octobre, le NTE a permis aux connaisseurs de se remémorer de bons moments et aux néophytes de découvrir un grand animateur de théâtre.

Les années n’ont pas altéré son souvenir. Robert Gravel n’avait que 51 ans au moment de son décès. Ses complices qui n’ont pas cessé de déplorer ce départ hâtif, ont voulu faire du dixième anniversaire de sa disparition un événement hors du commun. La commémoration n’a pas pris les allures d’une veille mortuaire mais bien d’une fête à l’image de son titulaire.

Robert aimait s’amuser et c’est en riant qu’on a voulu se rappeler de lui. Pour ses amis, le grand Bob est toujours là, présent, ce qui se traduisait concrètement le 6 octobre dernier par la place qu’on lui avait laissé à la table où les convives s’adressaient directement à lui dans le cadre d’un Bien cuit à la fois drôle et touchant.

Dès son entrée dans la salle de l’Espace Libre, le public est frappé par la bonhomie qui y règne. Dans un coin, le Bob Bar, où l’on sert le cocktail préféré de l’artiste, fait un clin d’œil à son goût pour le lever du coude. Mais ce qui retient surtout l’attention, c’est le chemin de croix entourant la salle. Qualifié de « déambulatoire hagiographique dignes des architectes de Saint-Anne-de-Beaupré » dans le programme, cette installation est composée de dix stations qui chacune comporte une grande photo illuminée par un cierge. Plusieurs boîtiers de verre, disposés entre les stations permettent, par exemple, d’observer des photos et des bulletins. Cependant, à cela s’ajoutaient des éléments un peu plus troublants tels son certificat de décès et son dernier repas. Le sentiment de malaise provoqué par leur présence n’aurait fort probablement pas déplu à Gravel qui aimait bien déstabiliser son public.

Plus tard dans la soirée, Chantal Lamarre lui lancera : « Tu n’étais pas qu’un génie, tu étais aussi un fouteur de bordel et un metteux de marde ! ». Pour illustrer ses dires, elle raconte une anecdote où Robert et elle avaient été conviés par des productrices de télévision désireuses de prendre sur le vif des touristes allemands en Floride. Après un long moment à écouter les différents stratagèmes, Gravel, sérieux comme un pape, fait alors deux suggestions : On pourrait parsemer la plage de morceaux de cadavres ou amener les Allemands dans une maison et leur révéler qu’Hitler est toujours vivant et qu’il est caché dans la cave.

Malgré son côté tout pour l’expérience, Robert Gravel respectait certains principes auxquels il ne dérogeait jamais. Pour lui, le texte était sacré. Quelques fois plus que d’autres. Quand, dans la série télévisée Marilyn de Lise Payette, chaque comédien devait retravailler son texte avant d’interpréter une scène, Robert, lui, l’apprenait par cœur, intégralement. « C’est ça qui est écrit, c’est ça que je vais dire. Tant pis pour l’auteure si son texte est poche, je ne lui sauverai pas la face » a-t-il confié un jour à Vincent Gratton pour justifier son refus ostentatoire de retoucher le texte.

Son immense talent d’improvisateur ne faisait aucun doute aux yeux de bien des gens dont Marie Michaud qui ne pouvait cacher son émotion lors de son intervention. « Robert, tu étais tellement un grand joueur qu’à côté de toi, on avait tous l’air bon ». Pour Claude Gravel, son frère Robert, était sensible à tout, mais, a-t-il ajouté en s’adressant directement à lui, « dans ton goût de la démesure, ton geste restait mesuré ». Malgré sa folie créatrice qu’il cultivait en tout et son goût pour le jeu dans le jeu, le comédien abordait les choses de la vie avec un grand sérieux. Même ses loisirs n’y échappaient pas. Un exemple : Robert aimait bien dessiner. Il a d’ailleurs entrepris de répertorier tout être vivant qui se trouvait sur le terrain de sa propriété à Saint-Gabriel de Brandon dans un recueil intitulé La Vie sur le terrain. Lorsque, de retour d’une partie de pêche, il revenait avec des poissons, il les enduisait d’encre, les estampait sur un papier et inscrivait le nom du poisson, le pêcheur, le rameur et la date. Méthodique jusqu’à l’absurde, vous dites ?

À force de s’adresser à lui comme s’il était assis à la table avec eux, les convives ont créé une sorte d’impression de réalité qui a culminée lorsque Jacques L’Heureux, a demandé à Robert de se manifester. Lequel a répondu à l’appel sous la forme d’un enregistrement où il incarnait un de ses personnages fétiches, Gilles Longtin. On y retrouvait une troublante vérité. Mais laissons le mot de la fin au grand Bob : « L’homme est un comique qui n’a jamais le temps de finir son dernier gag ».

La vie de Robert Gravel peut se résumer à une phrase qu’il a lui-même retranscrite dans l’un de ses cahiers à l’époque où il jouait La Charge de l’orignal épormyable. Elle est de son auteur, Claude Gauvreau : « Il faut poser des actes d’une si complète audace, que même ceux qui les réprimeront devront admettre qu’un pouce de délivrance a été conquis pour tous. ».

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