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N° 254 - novembre 2006

Parizeau ou Bouchard ? Voilà une question claire !
Pierre Dubuc
Le 22 octobre dernier, devant l’auditoire de Joël Le Bigot, M. Parizeau a brossé en quelques minutes un portrait époustouflant de l’évolution de la question de la dette depuis l’époque de Duplessis.

Quand tous ceux qui sont reliés à cette image du pouvoir, quand toute l’élite commence à dire à une population : “ Vous ne travaillez pas assez ! ” Ça, c’est la goutte qui fait déborder le vase. » C’est par ces mots que Jacques Parizeau expliquait pourquoi il avait décidé d’accorder une entrevue à Joël Le Bigot à l’émission Pourquoi pas dimanche ? sur les ondes de Radio-Canada.

Après un exposé magistral sur la dette, les baby-boomers et l’indépendance du Québec, M. Parizeau terminait l’entrevue avec cette finale digne de figurer dans les pièces d’anthologie : « En quittant mon bureau, le gardien de sécurité m’a mis la main sur l’épaule et m’a dit : “ Vous direz à votre ami Bouchard que, depuis trente ans, je travaille 60 heures par semaine ” ».

Quelques jours auparavant, lors de l’inauguration de la statue de Robert Bourassa, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard avaient croisé le fer. « Une fois de plus, les Québécois ont déçu M. Bouchard. Une fois de plus. Je trouve ça dommage », déclarait M. Parizeau en réaction aux propos de Lucien Bouchard déplorant que les Québécois travaillent moins que les Ontariens et les Américains.

Alors que Lucien Bouchard fait porter le poids de la plus faible productivité de l’économie québécoise sur les travailleurs et qu’il interpelle les leaders syndicaux pour qu’ils réduisent « les coûts d’opération intenables résultant des rigidités normatives d’une succession de conventions collectives » (La Presse, 20 octobre 2006), Jacques Parizeau tient plutôt les patrons responsables de cet état de fait.

« Nos entreprises ne sont pas assez productives, reconnaît-il dans l’entrevue à Joël Le Bigot, mais ça ne donne rien d’engueuler les Québécois parce qu’ils ne sont pas assez productifs. C’est un problème d’investissements par les entreprises. »

Les divergences entre les deux hommes ne s’arrêtent pas là. Pendant que Lucien Bouchard déplore que notre société soit « en panne de rêve », que « notre collectivité se réfugie dans le déni et l’immobilisme », Jacques Parizeau retourne l’argument comme une crêpe et accuse les tenants de l’hystérie sur la dette d’être les responsables de la paralysie actuelle en cherchant à culpabiliser les baby-boomers.

Maurice Duplessis, rappelle Jacques Parizeau, a refusé d’endetter la province à son retour au pouvoir en 1944 parce qu’il avait été forcé en 1939 de céder au chantage du syndicat financier qui n’aimait pas ses positions nationalistes. Le syndicat, qui contrôlait les finances de la province, l’avait contraint à déclencher des élections anticipées qu’il avait perdues.

En 1960, le gouvernement du Québec n’avait pas de dettes, mais la société québécoise accusait un formidable retard en matière d’éducation, de santé et d’infrastructures. M. Parizeau rappelle qu’une étude produite en 1962 avait créé toute une panique en révélant que 54 % des Québécois de plus de 25 ans n’avaient pas complété une sixième année. « Nous avons investi 900 millions pour la construction de polyvalentes et, en 5 ans, nous avons triplé le nombre de personnes possédant un diplôme du secondaire. »

M. Parizeau rappelle ensuite que toutes les eaux usées de Montréal étaient rejetées directement dans le fleuve avant la construction au coût d’un milliard de l’usine de traitement des eaux de Rivière-des-Prairies. « Nous avons investi plus de 6 milliards dans le traitement des eaux dans l’ensemble du Québec », ajoute-t-il à l’intention des jeunes générations préoccupées par les questions environnementales pour leur faire réaliser l’importance de l’héritage que leur lèguent les baby-boomers.

M. Parizeau s’est également attaqué au mythe de la soi-disant insouciance financière des baby-boomers. Il rappelle aux auditeurs de Joël Le Bigot que, lors de la création de la Régie des rentes, les cotisations des employés et des employeurs n’étaient que de 1,8 % du salaire, soit 3,6 % au total. « Cela a donné, souligne-t-il, une dette gigantesque supérieure à la dette qui nous effraie actuellement. Mais que font les baby-boomers ? Ils décident d’augmenter leurs impôts, de faire passer le taux de cotisation de 3,6 % à 10 %. La Régie des rentes est aujourd’hui dans une situation financière saine. Les baby-boomers ont été remarquablement responsables », conclut-il.

Puis, il explique comment des modifications aux normes comptables en 1997 ont ajouté 20 milliards à la dette pour tenir compte de la dette actuarielle des fonds de pension des fonctionnaires, une pratique qui n’a pas cours dans des pays comme la France. « Le jeu d’écritures a augmenté dans un après-midi la dette de 25 % », la portant à 52 % du Produit intérieur brut (PIB). Depuis, elle est retombée à 41 % du PIB.

Au passage, M. Parizeau mentionne que la diminution de la dette fédérale réduit notre portion de cette dette. « Alors, si on regarde le portrait complet, pourquoi vous vous énervez tant ? », lance-t-il à Lucien et ses Lucides.

Jacques Parizeau aborde ensuite le cœur du problème : la dimension politique de la dette. Il admet qu’elle est plus élevée que dans les autres provinces et que nous payons plus d’impôts parce que différents gouvernements ont voulu, avec la création du ministère du Revenu sous Duplessis, l’affirmation du Québec sur la scène internationale sous Lesage, la politique familiale sous Daniel Johnson père, la politique d’immigration sous René Lévesque, affirmer « le caractère du Québec société distincte, dans le cas des fédéralistes, ou préparer la souveraineté, dans le cas des souverainistes ».

« Il y a deux voix possibles, conclut Parizeau dans son entrevue à Joël Le Bigot. Redevenir une province comme les autres et arrêter de chialer et de se distinguer. Comme ça, on va économiser beaucoup d’argent. Ou bien aller le plus vite possible vers un pays indépendant. C’est l’un ou l’autre. On est au milieu du courant et la pression est forte. On peut retourner à la berge ou aller de l’avant. La dette, prédit-il, sera l’argument massue contre la souveraineté lors de la prochaine campagne référendaire »

Quelle est la position de Lucien Bouchard ? Dans une entrevue au Globe and Mail (20 octobre 2006), il affirme que les problèmes qu’il soulève, que ce soit la dette, le vieillissement de la population, les impôts trop élevés et l’état arriéré de l’économie « sont les mêmes, peu importe le cadre constitutionnel ». Il ajoute : « Nous n’avons aucunement l’obligation de régler les questions constitutionnelles avant de chercher à solutionner ces problèmes ». En clair, Lucien Bouchard veut regagner la berge.

Déjà, au lendemain du référendum volé de 1995, alors qu’il aurait pu relancer la mobilisation populaire pour la souveraineté, Lucien Bouchard a lamentablement capitulé devant les marchés financiers new-yorkais.

Dans un article paru dans le journal Les Affaires du 5 novembre 2005, Lucien Bouchard a révélé comment, à la fin juin 1996, il était accouru à New York – dans un avion loué pour que la chose demeure secrète – pour rencontrer les financiers de Wall Street qui menaçaient de décoter le Québec.

« Nous nous sommes retrouvés devant quatre analystes, manifestement sceptiques. J’avais l’impression d’être devant un tribunal, raconte Bouchard. Je leur ai demandé de nous donner une chance puisque nous avions la ferme intention de remettre de l’ordre dans les finances. On s’est fait répondre que le Québec déviait depuis 40 ans et que le bilan n’était pas bon. »

Le premier ministre avait déjà annoncé avant de partir qu’il imposerait aux employés de l’État une baisse des salaires de 6 % (qui s’est transformée plus tard en un programme de retraites anticipées). « Il a même été question, devant les gens de l’agence de crédit Standard & Poor’s, que je m’engage par écrit à tenir parole. J’aurais refusé. Quand même : un premier ministre, élu démocratiquement, ne va pas jusque là ».

Bouchard poursuit ses confidences au journaliste des Affaires. « Nous avions passé notre temps à emprunter sans trop compter. C’était normal qu’on nous pose des questions. J’ai plaidé comme si c’était la cause de ma vie. Au bout de trois ou quatre heures, ils nous ont dit de repartir, qu’ils allaient réfléchir et nous téléphoner. L’appel est entré le lendemain : le Québec n’était pas décoté, mais il était sous surveillance étroite. »

On connaît la suite. Ce fut le Sommet du Déficit Zéro avec ses compressions budgétaires dont ont subi encore les conséquences, particulièrement dans le réseau de la santé et, au plan politique, le démantèlement de la coalition des Partenaires pour la Souveraineté que M. Parizeau avait mis sur pied.

Les milieux d’affaires pouvaient se réjouir. La menace d’un nouveau référendum était écartée. Pour une deuxième fois en moins d’un an, l’argent venait de battre les souverainistes.

Quelle leçon tire Lucien Bouchard de cet épisode. « Je sais qu’un premier ministre passe la moitié de son temps à s’arracher les cheveux. Il ne faudrait plus qu’il doive également aller se traîner à New York pour demander grâce aux financiers. »

Au cours de sa carrière, Jacques Parizeau a développé une autre attitude à l’égard des milieux financiers. Dans un récent documentaire, il déclarait, après avoir expliqué comment il avait réussi, sous le gouvernement Lesage, à briser le syndicat financier qui avait provoqué la défaite de Duplessis en 1939 et intimidait les gouvernements du Québec : « Si tu n’es pas baveux avec les banques, elles vont te manger tout cru. »

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