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N° 201 - juillet 2001

Touche pas à mon pote le béluga
François Parenteau
À Montréal, c’est facile d’oublier le fleuve. Tout lui tourne le dos, et sa principale utilité, outre portuaire, semble être de fournir une occasion pour des pro-moteurs de construire des ponts et subséquemment pour les banlieusards de les bloquer, quand ce ne sont pas les Mohawks, qui les prennent de vitesse.

Le Saint-Laurent est pourtant ce qui nous définit. Les Québécois vivent tous pas trop loin de sa rive nord ou de sa rive sud, et certains, comme à Montréal, vivent même en son beau milieu. Jamais nous ne manifesterons assez de gratitude envers ce majestueux cours d’eau qui se dessine nettement sur toutes les cartes du monde. Sur une mappemonde qui n’aurait pas de frontières, essayez de situer précisément le Kazakhstan, l’Oklahoma ou le Tchad, sans oublier la mystérieuse frontière entre l’Alberta et la Saskatchewan. Mais pour le Québec, ça saute aux yeux 0 c’est cette péninsule qui tire facétieusement sa langue d’Anticosti pour faire la grimace à Terre-Neuve.

Et puis, de ce fleuve qui est toujours plus qu’une rivière mais qui ne devient jamais tout à fait la mer, on peut évoquer bien des comparaisons symboliques. Ancré en Amérique mais encore tourné vers l’Europe, le Québec est un estuaire où vivent des créatures qui ne peuvent exister que dans ce milieu. D’où l’importance, d’ailleurs, de le protéger...

Partout ailleurs dans le monde, je suis en voyage. Il n’y a que sur les bords du fleuve que je puisse me sentir véritablement en vacances. Au fil des années, je tente même de m’établir une sorte de rituel tourné autour du fleuve. Les étapes sacrées du pèlerinage que j’ai arrêtées jusqu’à présent consistent à mettre au moins un orteil dans l’eau du fleuve, faire un feu, toucher un phare, manger au moins une fois dans un établissement de hot dogs et de patates frites qui a déjà été un véhicule, débouler les dunes à Tadoussac et voir au moins une baleine ou un béluga.

Le béluga est une singulière créature. Ses formes toutes arrondies et sa blancheur lui donnent un air de boconcini. Et son petit sourire innocent n’est pas sans rappeler la bouille des trisomiques. L’été dernier, j’étais au Gibârd, à Tadoussac, et je tentais d’exprimer à deux amies cette image. Sans doute affectées qu’elles étaient de quelques relents de rectitude politique, elles réfutaient ma comparaison jusqu’à ce que se pointe justement au bar un sympathique trisomique arborant fièrement un t-shirt avec des bélugas dessus. On en rit encore... Ça fittait tellement0 CQFD.

« J’en vois un ! J’en vois un ! »

Ce qui n’empêche en rien que l’observation des bélugas soit une expérience métaphysique des plus profondes. Nous y sommes allés d’ailleurs, le lendemain. Nous étions sur le pont du Valère-Élise à scruter l’horizon pour voir poindre des vagues bleues la blancheur d’un dos de béluga. Au départ, nous voulions tellement en apercevoir que nous nous excitions à la moindre pâleur. Une mouette, une vague légèrement moutonnante ou un autre bateau vu de loin suffisait pour nous faire dire 0 « Là, j’en vois un ! » Après tant de fausses alertes, on a fini par s’engourdir un peu et même se faire à l’idée qu’on n’en verrait pas...

Mais quand un vrai beau gros béluga s’est pointé près du bateau... Ce fut magique. C’est tout con, voilà un mammifère marin qui vaque à ses occupations normales de mammifère marin mais ça fait battre le cœur plus vite d’être là juste à-côté. Est-ce sa rareté, sa blancheur ou simplement le suspense de la quête ? Je ne sais trop, mais ça fait effet.

À ce moment, c’était tellement clair que nous étions en présence d’un béluga, ça nous faisait nous demander ce qui nous prenait pour qu’une simple mouette ait pu auparavant nous confondre. C’est là que ça m’avait frappé 0 chercher un béluga sur le fleuve, c’est comme espérer le grand amour.

Tous les amoureux se ressemblent

On peut se fourvoyer souvent et s’exciter pour des vagues qui disparaissent aussitôt. Mais quand il arrive, on ne peut plus se tromper. Et je suis sûr que si on s’était pris en photo au moment de cette apparition, le sourire qu’on avait alors aux lèvres devait être au moins aussi béat que celui des boconcinis trisomiques qui entouraient le bateau. D’ailleurs, je revise ma position 0 c’est un sourire d’amoureux. Faut dire que ça se ressemble...

Cette vision me redonne encore espoir quand j’y repense et elle m’inspire ce cri du cœur 0 de grâce, pour la suite du monde et de nos grandes amours, sauvons les bélugas.

Texte lu à l’émission Samedi et rien d’autre, 1ère chaîne de Radio-Canada, le 16 juin 2001.

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