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Les papes maudits
N° 253 - octobre 2006
Le portulan de la bohème
À nous le risque total dans le refus global !
Jean-Claude Germain
Ceux qui n’ont pas vécu la bohème montréalaise des années cinquante n’ont pas connu la ferveur de l’art et la fureur de vivre. C’était encore le règne de la peur multiforme et les artistes ne pouvaient pas faire la bringue sans qu’elle ne soit rachetée par une tentative de suicide. La plupart du temps une menace avortée. La figure de ceux qui avaient définitivement mis fin à l’assassinat massif du présent et du futur à coups redoublés du passé planait au-dessus de toutes les fêtes. Une série noire, une actrice, deux poètes et un acteur : Muriel Guilbault, Sylvain Garneau, André Pouliot et Jean Saint-Denis. La rumeur parlait même d’un pacte des suicidés.

Dans la bohème, il y avait urgence de s’envoyer en l’air tous les soirs, mais on ne savait jamais d’avance où on s’appliquerait à brûler la chandelle par les deux bouts. En début de soirée pour connaître le lieu de la foire, il était recommandé de s’arrêter au El Cortijo, rue Clark, en bas de Sherbrooke, et plus tard dans la veillée, à La Hutte suisse, rue Sherbrooke, à l’ouest de Bleury. Aux alentours de minuit, les retardataires pouvaient toujours tenter leur chance au Moulin Rouge, un club adjacent à la Hutte. Armand Vaillancourt qui était descendu de son arbre de la rue Durocher dominait la piste de danse avec l’élégance d’un dieu grec. Vers deux heures du matin, c’était parfois Robert Roussil qui faisait les cent pas devant l’affiche éteinte du moulin. Attends-tu quelqu’un, Robert ?

Une fois son idée faite, le sculpteur en changeait rarement. Ouais ! j’ai promis au barman de l’attendre dehors pour y apprendre à vivre en société ! J’sais pourquoi mais y sort pas ? Y pense peut-être que j’vas me tanner de l’attendre ! La réputation de Roussil comme champion de l’étiquette n’était pas surfaite et la nuit où le barman du Moulin rouge avait dû dormir dans son bar allait devenir fameuse. Trois autres lieux saints, La Paloma, rue Clark, La Casa espagnole, en biais de La Hutte, du côté nord de Sherbrooke et Le Mas, rue Saint-Dominique en haut de Sherbrooke, se sont ajoutés aux stations de pèlerinage quelques années plus tard.

La bohème était celle des peintres et son esprit celui du Bal des Quat’Zarts. Tout originait de l’École des Beaux Arts, rue Sherbrooke ouest, coin Saint-Urbain, au cœur du no man’s land entre la ville française et la ville anglaise, un statut de marginalité que les arts partageaient avec les immigrants et le red light. La pointe nord du losange de la bohème était le café L’Échouerie, avenue des Pins ouest, près de Bleury, où l’on jouait aux échecs, et la pointe sud, la Librairie Tranquille, rue Sainte-Catherine ouest, où l’on jouait également aux dames. Le commerce était situé en face du Continental, le bar des automatistes, et d’un théâtre de poche accessible au public par la rue Saint-Urbain, l’ancien Saint-Germain-des-prés de Jacques Normand devenu le Théâtre de dix heures de Jacques Languirand.

L’année 1948 a marqué l’avènement d’une nouvelle bohême artistique qui s’inspirait du surréalisme et de toutes les modernités tant en peinture qu’en sculpture alors que le Musée des Beaux-Arts de Montréal venait tout juste de présenter une exposition de toiles impressionnistes pour la première fois. La librairie Tranquille est au cœur de cette mise à jour culturelle.

Le 4 février 1948, Alfred Pellan ouvre toute grande la porte à la couleur avec une exposition collective et un manifeste, Prisme d’Yeux, dont les signataires sont, entre autres, Louis Archambault, Léon Bellefleur, Jean Benoît, Jacques de Tonnancour, Albert Dumouchel, Gabriel Filion, Arthur Gladu et Mimi Parent. Pellan a vécu pendant 14 ans à Paris avant la guerre et de tous les peintres québécois, il est le seul qui a fréquenté Picasso et travaillé de pair avec des cubistes, des fauvistes et des surréalistes. Enfin, Pellan revint ! pourrait-on dire.

Le 8 mai, lorsque la librairie Tranquille ouvre ses portes, une vingtaine de toiles des peintres du groupe Prisme d’Yeux ornent ses murs dans un décor conçu par Alfred Pellan, comme le rappelle Yves Gauthier dans sa biographie du libraire. Sous les conseils du peintre, la librairie a acquis le décor qu’on lui connaîtra par la suite : aménagement des murs pour marier l’espace-livres et l’espace-tableaux ; plafonds blancs ; fond noir pour les étagères afin de faire mieux ressortir les livres ; les bords des tablettes bleu-Pellan et bien sûr, l’îlot central où trône le maître de céans. Lequel est âgé de 31 ans et libraire à son compte depuis 10 ans.

Le 9 août, les vitrines de la librairie présentent cette fois Paul Borduas et les œuvres de plusieurs automatistes dont Jean-Paul Riopelle, Fernand Leduc, Jean-Paul Mousseau, Marcel Barbeau, Pierre Gauvreau et Marcelle Ferron, pour annoncer le lancement d’un manifeste dont ils sont signataires, Refus global, publié par la maison Mythra-Mythe et tiré à 400 exemplaires.

Dix ans plus tard, l’automatisme n’avait plus la cote et l’événement avait sombré dans l’oubli. L’abstraction pure des plasticiens avait le vent dans les voiles et l’on s’inspirait de plus en plus de l’expérience new-yorkaise plutôt que de l’École de Paris. Mais à partir du vingtième anniversaire, de dix ans en dix ans, la publication du Refus global a pris rétrospectivement du grade pour devenir un coup de canon, un point de non-retour, le début de la fin et finalement un acte de libération nationale.

À chaque nouvel agrandissement, j’ai posé la même question à Henri : Est-ce qu’il y avait tant de monde que ça au lancement ? Si on se fie à ce qu’on en dit aujourd’hui, y en aurait eu autant qu’au Festival de jazz ! Sa réaction ne variait pas, il redressait l’échine et l’œil incrédule me répondait en soupirant. Sûrement pas plus que le magasin pouvait en contenir ! C’est vrai qu’au-dessus d’une trentaine d’invités, il aurait fallu accrocher les surnuméraires au plafond ou entre les œuvres et s’ils s’étaient attroupés sur le trottoir, le bouncer du Blue Sky les aurait dispersés pour dégager l’entrée du club qui était à l’étage.

Une fois sur sa lancée, Henri n’était pas du genre à lâcher le morceau ou retoucher le souvenir. Les journaux en ont parlé mais ça n’a rien changé, le Refus global ça s’est pas vendu ! Le fait que j’ai trouvé une copie du tirage original à sa librairie plusieurs années plus tard tend à le confirmer.

Mais j’ai également trouvé sur ses tablettes – celles du bas – des plaquettes numérotées de René Char ou d’autres poètes surréalistes, tirées à 100 ou 125 exemplaires, comme quoi la beauté convulsive ne se vendait peut-être pas mieux à Paris.

L’extraordinaire n’était pas l’amplitude de la rectitude ou l’outrecuidance du silence, mais le fait que la librairie Tranquille ait pu exister en 1948 comme un puit de lumière pour faire voir, lire et entendre les mots qui dissiperaient la Grande Noirceur à terme : Au diable le goupillon et la tuque ! Place à la magie ! Place aux mystères objectifs ! Place à l’amour ! Place aux nécessités ! À nous le risque total dans le refus global !

La rencontre d’Henri Tranquille avec la peinture n’était pas un accident fortuit mais le fruit de ce qu’André Breton choisissait alors d’appeler un hasard objectif. De 1948 à 1958, au rythme d’une nouvelle exposition par mois consacrée à l’œuvre d’un peintre ou d’un collectif, la librairie Tranquille a accroché plus de 3 000 toiles à ses cimaises pour rappeler à tous les passants que dans un régime de croque-mitaines et de rabat-joie, la liberté se manifeste d’abord par une explosion des arts visuels.

J’ai franchi le portail du 67 Sainte-Catherine ouest pour la première fois lorsque j’étais en éléments latins au Collège Sainte-Marie qui avait pignon sur rue à deux pas, au coin Bleury et Dorchester. Henri Tranquille y avait fait ses études classiques qu’il n’avait pas terminées par honnêteté intellectuelle. Sa foi en l’Église avait été ébranlée non pas parce que son directeur spirituel lui interdisait de lire un livre à l’index, mais parce qu’il s’apprêtait à lui en accorder la permission à condition que le jeune Henri s’engage d’avance à réfuter les thèses d’un auteur qu’il n’avait pas encore lu. S’empêcher de penser par soi-même et de se faire sa propre opinion ? La question ne se posera jamais pour Henri, ni jeune, ni vieux !

L’année suivante, à la fin de sa première philo, c’est la foi tout court qu’il avait perdue et lorsqu’on lui réclame une explication, il bombe le torse et le regard acéré lance un pavé dans le bénitier : Parce que je trouve ça ridicule ! Longtemps avant le Refus global, Henri Tranquille a été violemment anticlérical. Et il l’est demeuré jusqu’à la fin. Ce n’était pas la moindre de ses qualités. Il y avait du Péret et du Prévert en lui. Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y ! Et nous resterons sur la terre qui est parfois si jolie...

Debout sur le pont de son bateau-livre qu’il arpentait de la poupe à la proue, Henri, comme l’a souligné Jacques Cotnam, enseignait la littérature à la criée. On allait chez lui autant pour écouter que pour bouquiner. Pour un élève des Jésuites, sa langue souvent tarabiscotée était familière, elle portait l’empreinte indélébile d’une langue morte et écrite, le latin, qui nous a longtemps fermé la porte du XXe siècle et de la modernité en nous apprenant à architecturer nos phrases comme des orateurs sacrés.

Au milieu de tout ce brouhaha qui donne plutôt l’impression d’un quartier général que d’une librairie, les jeunes étudiants dont j’ai été se présentaient au début de l’année scolaire pour se procurer des manuels de seconde main et à la fin pour les revendre. Les autres clients se faufilaient entre les coups de gueule pour trouver ce qu’ils cherchaient et obtenaient plus facilement l’adoubement du père Tranquille avec une brique de Dostoïevski qu’avec un petit roman de François Mauriac, même si dans les milieux catholiques informés la question de faire l’amour avec la lumière éteinte ou allumée était à la fine pointe de la bienséance sexuelle. À la question : Est-il préférable de tout laisser deviner plutôt que de tout exhiber ? La voix de l’agace-pissetterie aurait été majoritaire. Quand la Grande Noirceur est dans tout et partout, la plus infime des pénombres apparaît déjà comme une nette évolution sur la pratique du trou dans la jaquette.

Extrait de la préface de Monsieur Livre d’Yves Gauthier (Septentrion en 2005)

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