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Les papes maudits
N° 253 - octobre 2006
Deux pays jumeaux qui ont des dispositions pour la défaite
Un rapprochement qui va au-delà de la politique
Jacques Pelletier
La publication du livre colossal que Victor-Lévy Beaulieu a consacré à Joyce représente rien de moins qu’un événement. Il s’agit en effet d’une contribution majeure à la critique de l’œuvre joycienne, la plus ambitieuse à avoir été produite au Québec et l’une des plus importantes sur le plan international par sa visée totalisante de tout dire de cette œuvre et de cet auteur prodigieux aussi célèbre que méconnu dans ses profondeurs.

Il marque aussi un nouveau sommet dans l’entreprise de Beaulieu, comme Monsieur Melville en avait incarné un naguère, inégalé et indépassable jusqu’à la parution du Joyce qui va encore plus loin dans l’exploration d’un monde, celui de l’écrivain irlandais, mais aussi celui propre de Beaulieu.

La fascination de VLB pour Joyce n’est pas récente. Elle remonte aux tout débuts de sa venue à l’écriture, au moment où il cherche en tâtonnant sa voie comme jeune romancier. Lisant à vingt ans l’écrivain irlandais, il note ses impressions dans son journal dont certains éléments sont d’ailleurs repris et incorporés dans son gros livre récent. Il est notamment frappé par la conception épiphanique de la littérature qu’entretient Joyce, comme mise en scène d’une révélation, d’une illumination décisive qui éclaire l’ensemble d’un destin à partir d’un épisode significatif qui en est une condensation symbolique.

Il fera lui-même un usage abondant de cette technique dans ses premiers romans centrés sur un moment de crise énoncé par un héros-narrateur en faisant le récit sous la forme du monologue intérieur, porté par l’inconscient, tel que mis au point par le même Joyce dans Ulysse.

On trouvera également des traces de cette passion dans ses textes de réflexion, notamment sur les rapports du mythe et de l’épopée, celle-ci étant selon lui impossible à écrire au Québec faute d’un mythe fondateur qui puisse lui servir d’inspiration. Cela expliquerait l’écriture entravée de Jacques Ferron, incapable de terminer l’épopée amorcée dans Le ciel de Québec, et sa propre difficulté à rendre dans ses grosseurs La grande tribu, projet qui aimante son entreprise littéraire depuis bientôt quarante ans .

Le livre sur Joyce représente ainsi l’aboutissement d’un travail élaboré et formulé il y a plus de trente ans, abandonné et remis en chantier à plusieurs reprises depuis lors. Il exprime une hantise obsessionnelle, récurrente, qui traverse l’œuvre d’un bout à l’autre : parvenir à tout dire de soi et du monde dans leurs complexités et leurs contradictions dans une forme qui soit elle-même globale, sans faux partage entre la réalité et l’imaginaire.

Cette ambition prend ici la forme de ce que VLB appelait, à propos de Monsieur Melville, une lecture/fiction. C’est cela qui explique le caractère paradoxalement disparate, éclaté, fragmentaire du livre et la profonde unité de son propos qui tient à la vision synthétique et totalisante du monde qu’entretient cet écrivain à l’instar d’un Sartre qui imprègne en sous-main sa propre entreprise dans sa dimension critique.

On trouvera donc, bien entendu, un essai sur Joyce dans son livre, une lecture de l’œuvre de l’écrivain irlandais, qui en constitue le niveau le plus apparent sans être pourtant le plus essentiel. L’approche critique est pour une part biographique, pour une autre part descriptive et interprétative.

Dans son versant biographique, elle s’attarde à l’enfance et à l’adolescence largement aliénées de Joyce, à son appartenance à une famille irlandaise typique, profondément névrosée du côté de la mère et alcoolique du côté du père. Cette expérience amère s’avérera pour Joyce un héritage accablant et crucifiant dont il ne parviendra jamais à se débarrasser totalement, qu’il reprendra même à sa manière tant dans ses comportements souvent fantasques que dans ses rapports troubles avec sa femme Nora, elle-même profondément hystérique, et ses propres enfants voués au malheur par son irresponsabilité.

Dans son versant descriptif, l’essai propose une étude convaincante de l’œuvre, des écrits de jeunesse à Finnegans Wake en passant par Ulysse dont Beaulieu fournit une analyse de grande vertu pédagogique, montrant comment le roman se déploie à même la reprise contemporaine des grandes lignes de l’Odyssée d’Homère, aidant ainsi le lecteur à se retrouver dans le labyrinthe souvent déroutant que constitue cette œuvre, énigmatique au premier abord.

Cette démonstration est menée de manière particulièrement efficace, elle est si convaincante qu’elle a incité l’auteur de ces lignes à reprendre la lecture d’Ulysse, aussi souvent abandonnée que reprise, et à la rendre enfin à terme dans l’éblouissement procuré par la lecture du JOYCE !

Le livre s’offre également comme une étude de l’Irlande, du pays légendaire évoqué dans les grandes sagas formulées par les bardes errants et transmises largement par la tradition orale dont Joyce a été nourri dans son enfance.

Il rappelle les grands moments de l’histoire contemporaine, les famines épouvantables qui déciment cette population au dix-neuvième siècle et qui la vouent à l’exil, moment où se produit la grande rencontre avec notre propre pays qui lui sert de terre d’accueil, et les luttes pour l’autonomie et pour l’indépendance qu’animent des leaders charismatiques comme O’Connell et Parnell.

Ceux-ci s’apparentent par plusieurs aspects à certains chefs patriotes, dont Louis-Joseph Papineau, figure tragique considérée par Beaulieu comme le plus important personnage politique de l’histoire du Québec dont il esquisse la trajectoire qu’il entend développer dans son prochain livre.

Ce rapprochement du Québec et de l’Irlande, note-t-il, va au-delà du politique : Il est d’abord et avant tout foncièrement culturel et idéologique comme le prouve la profonde imprégnation du catholicisme romain dans l’une et l’autre sociétés considérées, de ce point de vue, comme des sœurs jumelles pour le meilleur mais aussi pour le pire.

À ce titre l’histoire de l’Irlande qu’il reconstitue à larges traits est pour nous riche d’enseignements, y compris et peut-être surtout dans ses dispositions pour la défaite, si semblables aux nôtres.

Le livre de VLB, sur ce point comme sur d’autres, comporte une dimension réflexive importante. Il fait état en effet des pensées, et parfois des humeurs, de l’auteur sur les grandes questions du sens de la vie et de la mort, de la solitude et de l’engagement dans le monde. Il traite de la religion violemment prise à partie comme source d’ignorance et d’intolérance, les églises étant considérées comme des puissances obscurantistes et asservissantes. Il aborde la sexualité et le rapport essentiellement conflictuel entre hommes et femmes qui sous-tend, on le sait, les représentations amoureuses dans les textes de fiction de l’écrivain.

À travers ces réflexions sur des sujets vitaux, VLB dessine son autoportrait en tant qu’individu et en tant qu’écrivain, reprenant via Abel Beauchemin, son porte-parole fictif et doublet commode, le roman familial dont ce livre représente une nouvelle étape. Il réanime et réactive les figures familières des frères, dont celles de Jos, le mystique amoureux de sa maman, et de Steven, le traducteur passionné de Joyce, celles aussi du père mort, en compagnie duquel avait été écrit le Melville, et celle de la mère, bête reptilienne contre laquelle le Joyce a été édifié dans la dénégation et l’hostilité.

Dans le travail critique comme dans la pratique fictionnelle, chez VLB tout part de soi et revient à soi à travers un passage dans le monde ou dans les livres. L’œuvre de Joyce, vénérée et célébrée, est ainsi rapatriée dans celle de l’écrivain québécois comme un moment, fut-il privilégié, dans un parcours qui tout à la fois l’englobe et la déborde. Et l’échange avec son alter ego irlandais s’avère autant dialectique, et à l’occasion conflictuel, que dialogique et admiratif.

Car si VLB est fasciné par « l’œuvre de la plus haute autorité » qu’incarne l’entreprise joycienne, il n’éprouve pas d’affection particulière pour son auteur qu’il prend même à partie dans un passage dramatique et émouvant à la fin du livre où il se permet de l’interpeller vivement sur son comportement à l’endroit de sa fille Lucia, le tenant responsable dans une large mesure de la folie de celle-ci.

Le rapport à Joyce prend de la sorte forme, par moments, d’un corps-à-corps avec le personnage exécrable, il est vrai, que celui-ci pouvait être : dévoré par l’ambition, arriviste et profondément égoïste.

En somme, et de plus d’une manière, ce grand livre témoigne d’une incontestable admiration pour un écrivain placé au-dessus de tout et en même temps d’une appropriation au terme de laquelle VLB se représente comme une sorte d’égal de l’auteur irlandais à qui il semble faire un clin d’œil complice sur la photo du document promotionnel de l’ouvrage. Et il termine son livre comme il l’a commencé, sur le rappel de son propre projet de La grande tribu, réalisation toujours à venir comme accomplissement définitif de son destin d’écrivain en quête d’absolu.

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