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Les papes maudits
N° 253 - octobre 2006
Les lois linguistiques existent dans 190 États et 110 pays
Le Québec en a plein le wok de madame Wong
Mario Beaulieu
Des réactions d’une ampleur exceptionnelle ont été provoquées par les propos de Jane Wong dans le Globe and Mail. Celle-ci évoquait l’existence d’un lien entre la tuerie au Collège Dawson et les mesures scolaires de « l’infâme loi 101 ». Pourtant, ce type de dénigrement a été observé à plusieurs occasions dans les médias du Canada anglais.

C’est sans doute ce qui explique que le premier réflexe du Globe and Mail n’ait pas été de s’excuser, mais d’en rajouter impunément. En se référant aux mesures scolaires de la Charte de la langue française, le Globe and Mail se demande si le « débat enflammé sur les lois linguistiques du Québec et les politiques d’exclusion» n’aurait pas “ contribué d’une quelconque manière à la marginalisation et peut-être à l’aliénation des Québécois non francophones ? ” »

Outre l’indécence de ces attaques dans un contexte aussi dramatique, ce qu’il y a de plus révoltant dans ces allégations, c’est l’incompréhension, sinon le refus de reconnaître la légitimité d’assurer la survie et l’épanouissement de la langue et de la culture françaises au Québec.

Les lois linguistiques existent partout dans le monde, soit dans plus de 190 États et 110 pays. Dans presque tous les États nationaux, l’éducation publique se fait exclusivement dans la langue de la majorité.

L’éducation joue un rôle primordial dans la transmission d’une langue et d’une culture publique commune. Tous les chercheurs s’entendent pour dire que, parmi toutes les mesures de la Loi 101, ce sont les mesures scolaires qui ont eu le plus grand impact sur la force d’attraction du français.

Ces mesures scolaires, tant décriées par Mme Wong et le Globe and Mail, ont permis que les enfants de toutes langues et de toutes origines puissent fréquenter les mêmes écoles au Québec. Ce sont précisément ces mesures qui ont le plus contribué à la fois à l’ouverture au monde des écoliers francophones et à l’inclusion des nouveaux arrivants.

Avoir une langue commune est un facteur d’inclusion et non pas d’exclusion. Pour former une société cohérente, il faut pouvoir se parler, il faut connaître une même langue. C’est en participant pleinement à une culture publique commune que tous les citoyens peuvent s’y intégrer et l’enrichir des apports de leur culture d’origine.

Dans sa première réponse au tollé soulevé par Mme Wong, le Globe and Mail a émis un semblant de nuance : « Nous ne devons pas, en cours de route, perdre de vue la nécessité de poser des questions difficiles et d’explorer des pistes inconfortables. De même, il serait négligent d’oublier que le Québec d’aujourd’hui n’est pas le Québec des années passées. »

Le Globe and Mail semble oublier que dans le Canada d’un passé pas si lointain, et en fait jusqu’aux années 60, on a assisté à presque 100 ans d’interdiction d’enseignement public en français dans toutes les provinces majoritairement anglophones.

Au Québec, jusque dans les années 1960-1970, on finançait des écoles publiques anglaises aux nouveaux arrivants sans aucune restriction. À peine 15% des étudiants allophones des niveaux préscolaire, primaire et secondaire étudiaient en français.

L’adoption de la Loi 101 en 1977 n’a fait que ramener ce qui correspond à la normalité dans la plupart des États nationaux. L’accès au système public d’éducation était enfin donné aux nouveaux arrivants dans la langue majoritaire de la société d’accueil québécoise.

Contrairement à ce que prétend le Globe and Mail, le système scolaire du Québec reste excessivement plus généreux envers les étudiants anglo-québécois que le système éducatif du « Rest of Canada » (ROC) ne l’est envers les francophones à l’extérieur du Québec. Les écoles françaises au Canada anglais doivent composer avec un sous-financement chronique. Elles sont restreintes par le principe du « lorsque le nombre le justifie » de la loi fédérale alors que la population francophone est dispersée dans plusieurs villes et villages et que son assimilation ne cesse de proliférer d’année en année.

De plus, l’accès au réseau collégial et universitaire n’étant pas balisé par la Charte de la langue française, les universités anglophones du Québec sont financées au triple du poids démographique des anglophones.

En somme, comme l’a démontré récemment l’ancien journaliste de La Presse Gérald Leblanc ou encore Normand Lester dans les divers tomes du Livre noir du Canada anglais, les médias du ROC se sont livrés fréquemment à des campagnes intenses de dénigrement du Québec français et de la Loi 101. La communauté anglo-québécoise y est généralement décrite comme une minorité maltraitée et la défense du français est assimilée à de la xénophobie, voire du racisme.

Ce qui peut paraître étonnant, vu de l’extérieur, c’est l’impact massif que ce dénigrement a eu au Québec. La question linguistique est devenue un véritable tabou médiatique et politique dans les médias francophones. On a voulu à tout prix éviter de soulever le couvercle de « la marmite linguistique ».

Il est difficile de ne pas reconnaître ici une résurgence du fameux « complexe du colonisé » ou de ce que Camille Laurin associait à une forme d’identification masochiste à l’agresseur. En fait, c’est le contraire qui aurait été surprenant. On peut difficilement penser que la société québécoise se soit libérée en quelques années de ses réflexes de minoritaire, séquelles de décennies, en fait de plusieurs siècles de colonisation et de domination de l’anglo-saxonnie.

Comme le disait le philosophe Serge Cantin « […] non seulement nous ne sommes pas encore sortis de la survivance (contrairement à ce que certains voudraient bien nous faire croire), mais nous sommes peut-être en train d’oublier les raisons mêmes pour lesquelles nous avions conçu le projet révolutionnaire-tranquille d’en sortir. Cet oubli manifeste une crise de la mémoire collective, crise où se jouent l’identité et l’avenir de la nation. »

De ce point de vue, le ras-le-bol collectif que semblent éprouver les Québécois face aux accusations de xénophobie pourrait correspondre à une évolution salutaire. Pour paraphraser ce que la sociopsychologue Susanne Labrie observait dans les années 1990, les Québécois francophones sont peut-être en train d’arrêter de se sentir coupables d’exister.t

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