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Les papes maudits
N° 253 - octobre 2006
Tout a commencé par une grève annuelle des profs
Les enseignants d’Oaxaca chassent 3000 policiers
André Maltais
Le 16 septembre, Andrés Manuel Lopez Obradór, qui s’est fait voler la présidence du Mexique, le 2 juillet dernier, a été élu chef d’un « gouvernement itinérant de résistance » lors de la Convention nationale démocratique convoquée par la Coalition pour le bien de tous.

Réunis au centre-ville de Mexico, 1 025 724 délégués représentant tous les coins du pays ont élu Obradór « président légitime du Mexique » en vertu de l’article 39 de la constitution qui consacre le droit inaliénable de la population à changer la forme du gouvernement du pays.

La convention a adopté « l’abolition du régime de privilèges » et, étant donné l’usurpation et le principe que tout pouvoir public doit émaner de la libre volonté de la population, de « ne pas reconnaître M. Felipe Calderón Hijonosa comme président de la République de même que les fonctionnaires qu’il désigne et tous les actes de son gouvernement de facto. »

Elle a aussi voté pour la tenue d’un plébiscite sur une assemblée constituante.

Le 5 septembre, le tribunal fédéral du Mexique (TRIFE), qui avait accepté de recompter une infime portion de 9,07 % des boîtes de scrutin, déclarait le candidat de droite, Felipe Calderón, du Parti Action nationale (PAN) vainqueur de l’élection frauduleuse du 2 juillet.

Le tribunal a attribué les innombrables irrégularités commises à des « problèmes de comptage » et a dit ne pas avoir la preuve d’une fraude organisée.

Pourtant, selon les observateurs de la coalition de centre-gauche assistant au recomptage, le seul échantillon révisé dénombre 71 142 votes ajoutés illégalement dans les urnes et 122 266 autres inexplicablement disparus !

De plus, 43 % des boîtes de scrutins (soit environ 5 000 sur les 12 000 recomptées) présentaient une moyenne de six voix illégales en faveur du PAN tandis que, dans 30 % d’entre elles, manquaient une moyenne de 10 voix en faveur du Parti révolutionnaire démocratique de Lopez Obradór.

Ce dernier qualifie la décision de la plus haute instance mexicaine en matière électorale de « politique et non juridique ».

« Malgré l’évidence de la fraude, dit-il, le TRIFE n’a pas voulu assainir l’élection et a refusé d’effectuer un recomptage vote par vote et boîte de scrutin par boîte de scrutin, même si des millions de Mexicains le lui ont demandé et que la loi l’autorise à le faire. »

« La soumission de ces personnes – soit les sept magistrats ayant rendu la décision et qui n’ont pas su agir comme juges – aux desseins d’un groupe de privilégiés et d’extrémistes de droite qui s’accrochent à l’appareil d’état, mettant de côté les intérêts de la république, représente non seulement une honte dans l’histoire de notre pays, mais une violation de l’ordre constitutionnel et un véritable coup d’état. »

Quatre jours avant la décision du TRIFE, les députés et sénateurs du PRD et des autres partis de la Coalition pour le bien de tous avaient empêché le président sortant, Vicente Fox, de lire le traditionnel dernier discours à la nation.

Constitution en main, ils n’avaient cessé de crier et de faire du bruit dans un congrès « assiégé » et « protégé » par un grillage métallique de plus de deux mètres de hauteur et quelque 3000 militaires déguisés en « robocops ».

L’immense mouvement initié par Lopez Obradór vient aussi de s’adjoindre la population de l’État d’Oaxaca qui, depuis trois mois, ne reconnaît plus l’administration provinciale du gouverneur Ulises Ruiz, vieux routier du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui, depuis son « élection », en décembre 2004, gouverne par la corruption et la terreur.

Tout a commencé là-bas, le 22 mai dernier, par la grève annuelle (pour la 26e année d’affilée !) des enseignants, demandant plus d’investissements en éducation. La population a appuyé les grévistes et les a aidés à occuper le centre-ville d’Oaxaca pendant plus de deux semaines.

Le 14 juin, 3000 policiers de l’État attaquent les campements, armés jusqu’aux dents et aidés par un hélicoptère ! Pendant quatre heures, les profs et leurs partisans résistent si bien qu’ils chassent les policiers, reprennent le centre-ville et gagnent l’admiration de tout le pays.

Deux jours plus tard, la population crée l’APPO (Association populaire du peuple d’Oaxaca) qu’elle déclare aussitôt autorité suprême de l’État, alors que toute la vieille structure politique est décrétée illégitime.

L’APPO dresse ensuite des barricades et occupe tellement d’édifices gouvernementaux que l’administration provinciale ne fonctionne plus. Le gouverneur Ruiz, dont l’APPO exige la démission inconditionnelle, a quitté Oaxaca et personne ne sait où il se cache.

Mais la guerre sale qui est en train de s’installer porte sa signature. Selon l’agence de nouvelles Narco News, le pouvoir recrute des hommes armés dans des cliniques pour toxicomanes afin qu’ils préparent le terrain à une intervention plus massive de la police.

Entraînés selon le manuel de la CIA sur les « opérations psychologiques » (ayant servi dans les années 1980 à la contra nicaraguayenne), les tueurs pratiquent une abjecte propagande d’intimidation de même que les assassinats sélectifs d’une vingtaine de meneurs de l’APPO.

Ils infiltrent aussi le mouvement populaire pour, entre autres choses, saboter les stations de radio qu’il occupe.

Les grands médias mexicains et le gouvernement fédéral souhaitent tellement le résultat déstabilisateur de ces opérations, qu’ils qualifient à l’avance le mouvement pacifique des citoyens d’Oaxaca de « guérilla urbaine » !

Mais l’APPO ne lâche pas et, devant l’ampleur irrésistible prise par la résistance civile de Lopez Obradór, a décidé de lutter sur la scène nationale pour « un gouvernement du peuple ».

« Nous appelons à l’unité nationale les Zapatistes et toute la nation ! », a lancé, début septembre, Enrique Rueda Pacheco (président de la section 22 du syndicat des enseignants), incluant le PRD.

Mais, alors que le Mexique a deux présidents et que Lopez Obrador annonce la « révolution mexicaine qui s’en vient » (La Jornada, 24 août), le sous-commandant Marcos reste loin de l’action.

John Ross, du magazine Internet CounterPunch, écrit que Marcos (qui se fait maintenant appeler « délégué zéro ») est « éclipsé par les événements » et que l’EZLN « a disparu de la carte politique dans le sillage de l’élection frauduleuse ».

Si Marcos dénonce la fraude contre Lopez Obradór, il persiste cependant à considérer qu’il ne faut pas traiter avec le PRD. Pour lui, l’affrontement post-électoral actuel (qui pourtant met en scène des millions de personnes), est un combat « entre ceux d’en haut ».

Il n’y a, dit-il, « peu ou pas de différence entre les programmes politiques du PRD et du PAN » et le moment n’est pas encore venu pour « ceux d’en bas ».

« À un moment déterminé, déclarait-il le 7 juillet au quotidien La Jornada, l’Autre campagne (allusion à son intervention dans la campagne électorale, qui critiquait autant le PRD que la droite) pourra se présenter devant la population avec autre chose, différent du système politique ».

Mais un nombre de plus en plus important de voix critiquent le « purisme » et la « position ultra-gauchiste » de l’EZLN dont l’Autre campagne, nous dit John Ross, « n’a généré que peu d’intérêt auprès de la presse » avec une participation aux manifestations et aux meetings qui fut « de façon embarrassante, plutôt faible ».

« Cette position de Marcos n’est pas seulement incorrecte, affirme Guillermo Almeyra, éditorialiste à La Jornada, elle empêche que l’EZLN puisse construire des liens avec de larges secteurs de la population. »

De plus, « le PRI et le PAN s’apprêtent à détruire les derniers acquis sociaux de la révolution mexicaine » et l’appel à l’abstention de l’EZLN pourrait coûter cher aux classes subalternes.

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