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Le pétro-pistolet
N° 252 - septembre 2006
Faut-il sauver la maison La Fontaine ou son histoire ?
À peine terminée, on voulait déjà l’incendier
Jean-Claude Germain
Cet été le sort de la maison Louis-Hippolyte La Fontaine a refait surface. Doit-on la citer ? la classer ? ou la laisser se condoïser ? Sa conservation est-elle défendable sur un plan architectural ? Pas vraiment ! Sa construction est un salmigondis d’architectes et son état actuel lamentable.

La seule raison pour la sauver, c’est-à-dire lui donner un sens, serait d’en faire un centre d’interprétation historique pour rappeler un événement que Montréal a tout fait pour occulter : l’incendie du Parlement du Canada-Uni en 1849, le rôle majeur qu’a joué le journal The Gazette dans sa mise à feu par les émeutiers et l’invraisemblable déferlement de racisme orangiste et antiquébécois qui l’a causée. Dans la revue humoristique londonienne Punch, on a même poussé la mauvaise foi jusqu’à rendre La Fontaine responsable d’un sinistre dont son gouvernement était la victime. On voit mal André Pratte et Dino Bumbaru monter aux barricades pour défendre la mémoire des Patriotes.

Cela dit, celle de La Fontaine est bien servie par la toponymie montréalaise où l’ancien chef des réformateurs canadiens-français modérés est respectivement une rue, un parc, un tunnel et un ancien asile de fous. Mais on ignore généralement ce qu’il a fait ou ce qu’il a été. Louis-Hippolyte La Fontaine était costaud, d’une taille au-dessus de la moyenne, forte, pleine et massive. Sa grande fierté était de ressembler à Napoléon Bonaparte. C’était frappant, surtout pour ceux qui avaient déjà rencontré le petit Corse en personne comme Lady Bagot, l’épouse du gouverneur. Oh my God ! Si je n’étais pas absolument certaine qu’il est mort, je jurerais que c’est 1’Empereur ! s’est-elle écriée lors de sa première rencontre avec son sosie canadien. Pour souligner la ressemblance, La Fontaine affectait volontiers de laisser tomber une petite mèche sur son front. À l’occasion, il ne dédaignait pas non plus glisser trois doigts dans sa veste.

Le Premier Ministre est courageux mais ce n’est pas un soldat. En remplaçant Papineau, il a pris sa place comme leader des Canadiens français, mais aussi comme cible des francophobes montréalais. Dès la première minute de sa première intervention comme député, à Kingston, en 1842, La Fontaine a annoncé la couleur du combat qu’il a mené par la suite. Il avait à peine proféré quelques mots qu’un député torontois l’interrompt en exigeant qu’il s’adresse à la Chambre dans la langue officielle du Parlement.

On me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle le premier discours que j’ai à faire dans cette Chambre, proteste vigoureusement La Fontaine. Je me défie de mon habileté à manier la langue anglaise, reconnaît-il avant de présenter un refus catégorique d’obtempérer. Mais que les honorables membres sachent bien que même si elle m’était aussi familière que celle de mes ancêtres, je n’en prononcerais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens-français, ne fût-ce que pour protester solennellement contre cette cruelle injustice de l’action d’union qui proscrit la langue d’une moitié de la population du Canada. Et de conclure avec panache. Cela je le dois à mes compatriotes, je le dois à moi-même. La riposte enflammée de La Fontaine lui a assuré le leadership des Canayens.

Le français est non seulement une priorité pour La Fontaine, c’est une obsession. À un point tel que le Gouverneur Elgin était convaincu que chef politique du Bas-Canada ne pouvait pas aborder un autre sujet de conversation. Peu importe ! Avec l’appui indéfectible de son co-premier ministre Robert Baldwin, La Fontaine a eu gain d’obsession. Londres a fini par rétablir l’usage du français au Parlement. Il y a deux ans, à Montréal cette fois, Lord Elgin a cédé aux pressions de ses Premiers Ministres et lu le discours du trône en français. Une victoire symbolique, bien sûr !

Lorsque La Fontaine l’a assortie d’une exigence réelle, le Bill d’indemnité pour les pertes subies pendant les insurrections de 1837 et 1838 au Bas-Canada, la réaction des partisans orangistes de George Moffat, d’Allan MacNab, de Conrad-Augustus Gugy et de William Molson a été tout aussi viscérale que raciale. Ils ont incendié le Parlement et dessaisi Lord Elgin de son titre de membre honoraire de la Saint Andrew’s Society. Speak white dammit !

Les émeutes de 1849 sont dirigés contre La Fontaine. Après l’incendie du Parlement, la colère des émeutiers demeure toujours aussi vive. Le lendemain, ils se rendent à la demeure du Premier Ministre. Elle n’était pas encore occupée et venait tout juste d’être meublée à neuf, relate un spectateur de la scène. La populace y mit froidement le feu à trois ou quatre endroits ; forca les portes, brisa les vitres, fracassa la faïence, la porcelaine de Chine et les miroirs; la cave à vins fut ouverte ; les tables, les chaises, les lits d’acajou furent projetés par les fenêtres ; les matelas furent éventrés et la plume qu’ils contenaient fut répandue dans la cour où les soldats sympathisaient avec les émeutiers. Par chance, note le témoin, seul l’extérieur de l’édifice fut totalement brûlé.

Lorsque l’agitation reprend, deux mois plus tard, La Fontaine demande la protection des troupes. Personne ne bouge. Résultat : 300 émeutiers armés se rendent de nouveau à la maison du chef du gouvernement et y tirent des coups de feu. Les amis de La Fontaine montent la garde. Ils ripostent. Les assaillants prennent la fuite, laissant un mort et plusieurs blessés derrière eux. Dans les jours qui suivent, La Fontaine est interrogé sur l’incident par le Coroner. Un incendie se déclare à l’Hôtel Cyrus où se tiennent les audiences. Le plan des incendiaires était d’assassiner La Fontaine au milieu de la confusion générale. Il s’en tire indemne. On serait ébranlé à moins.

Après avoir dominé la scène parlementaire pendant 10 ans, le chef réformiste est épuisé et tout aussi désabusé que son vis-à-vis haut-canadien, Baldwin, est déprimé. Deux ans plus tard, en 1851, La Fontaine accroche ses patins à l’âge de 44 ans et retourne à la pratique du droit, un sport moins rude que la politique. L’homme du compromis s’est retiré, usé par la haine raciste des orangistes.

Louis-Hippolyte La Fontaine, aimait-on croire, avait évité le pire. Lors du souper d’adieu qu’on lui offre, ses partisans proclament haut et fort qu’il a réussi là où les Patriotes de 1837-1838 ont échoué. N’a-t-il pas obtenu le gouvernement responsable ? La Fontaine n’a pas l’âme à la fête. Il part pour l’Europe. À Florence, il croise le gendre de Louis-Joseph Papineau, le peintre Napoléon Bourassa. Votre sortie de la politique a dû susciter en notre pays un profond remous ? lui demande ce dernier. La Fontaine sourit tristement. En fait de mouvement, mon jeune ami, répond-il avec une certaine amertume, je n’ai vu que celui des gens qui se hâtaient de prendre ma place.

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