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Le pétro-pistolet
N° 252 - septembre 2006
Pour les minorités, le clivage est linguistique avant d’être ethnique
L’enjeu demeure le choix du groupe linguistique
Pierre Dubuc
Dans sa chronique du 23 juin de La Presse intitulée « Une fête pour tous », Alain Dubuc s’emploie à dissocier notre fête nationale de notre combat linguistique et, plus fondamentalement, la nation québécoise de sa langue maternelle, le français.

Il reproche à Jean Dorion, le président de la SSJB-Montréal, de porter à la fois le chapeau du Mouvement Montréal français, qui lutte contre le recul du français à Montréal, et celui de l’organisme responsable de l’organisation de la Fête nationale.

Il s’en prend également à l’auteur de ces lignes pour s’être opposé, lors de la course à la chefferie du Parti Québécois, au concept de nationalisme civique. Un concept qui englobe dans la nation québécoise tous les individus résidant sur le territoire québécois, peu importe leurs origines ethniques. Un concept qui définit la nation à partir de la Charte des droits. Un concept qui coupe la nation de ses racines historiques et de sa langue. Un concept qui jette dans un fourre-tout soi-disant « inclusif » la nation québécoise, la minorité anglophone et les communautés culturelles.

Avec les partisans du nationalisme civique, Alain Dubuc confond sciemment citoyenneté et nationalité. Bien sûr, tous ceux qui résident sur le territoire du Québec sont des citoyens égaux en droits, bénéficiant de tous les droits et privilèges que leur accordent la citoyenneté et la Charte des droits.

Mais la Charte des droits ne définit pas la nationalité. Une nation n’est pas un simple conglomérat d’individus habitant un même territoire à un moment donné. La nation québécoise est une communauté historiquement constituée puisant ses origines en Nouvelle-France et ayant assimilé au cours des siècles des gens de différentes origines. Un processus qui d’ailleurs se poursuit.

En 1991, on comptait chez les francophones de la région montréalaise 15 % d’individus d’autres origines ethniques que française et britannique. Selon le politicologue Pierre Serré, le comportement électoral de ces « néo-francophones » est à toutes fins utiles le même que celui des francophones. Pierre Serré en concluait que le clivage au Québec est linguistique avant d’être ethnique.

D’où l’importance de la lutte pour la préservation et la promotion de la langue française que mène le Mouvement Montréal français. Car nous savons tous que l’enjeu fondamental à Montréal est de savoir à quel groupe linguistique les minorités culturelles s’assimileront au terme d’un processus qui peut prendre plusieurs générations.

Selon le dernier recensement de Statistique Canada, en 2001 les transferts linguistiques des allophones se font à 57 % vers l’anglais à Montréal alors qu’ils devraient se faire à 90 % vers le français pour respecter le poids démographique des francophones au Québec. Sur l’île de Montréal, la proportion des francophones selon la langue parlée à la maison est de 56,4 %, soit 5 points de pourcentage de moins qu’en 1986 (61,8 %). Une évolution qui affaiblit encore davantage le pouvoir d’attraction du français.

De quel côté se situe Alain Dubuc dans cette lutte ? Un bref rappel des conclusions d’une série de huit articles qu’il a consacrés à la question linguistique au printemps 2001 est révélateur.

Après nous avoir dit que « la loi 101 est au bout de son rouleau » et qu’il fallait envisager de « nouvelles approches », Alain Dubuc y allait de sa solution : « S’approprier l’anglais » ! Il définissait à cet effet trois priorités : 1. l’apprentissage intensif de l’anglais à l’école; 2. instaurer le bilinguisme institutionnel dans la fonction publique; 3. reconnaître, non pas le caractère français de Montréal, mais son bilinguisme.

Alain Dubuc allait encore beaucoup plus loin sur la question de la langue de travail. Il affirme que « dans une économie moderne, la bataille contre l’anglais au travail peut devenir une bataille pour l’ignorance » !!! Si une proportion toujours plus grande de francophones parvenait à travailler dans sa langue, « ce serait, proclame-t-il, le signe d’une véritable catastrophe. Cela voudrait dire que le Québec a raté le virage de l’économie du savoir. »

La bataille du Mouvement Montréal français est donc, aux yeux d’Alain Dubuc, une « bataille pour l’ignorance » qui fera rater au Québec « le virage de l’économie du savoir ». Pour Alain Dubuc, qui vient de publier L’éloge de la richesse, la bataille pour le français traduit notre état d’arriération, nos blocages idéologiques. Notre refus de l’anglicisation traduirait notre « peur des riches » et « la rancœur du perdant ».

Alain Dubuc n’est pas le premier, au cours de notre histoire, à exprimer cette idée. Dans son célèbre Rapport, Lord Durham écrivait : « La langue, les lois et le caractère du continent nord-américain sont anglais; et toute autre race que la race anglaise (ce mot s’applique à tous ceux qui parlent la langue anglaise) y apparaît dans un état d’infériorité. C’est pour les tirer de cette infériorité que je désire donner aux Canadiens notre caractère anglais. »

Soyez rassurés, si Lord Dubuc de Gesca veut nous donner « un caractère anglais », c’est aussi pour notre bien, pour nous tirer de « notre état d’infériorité ».

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