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Le pétro-pistolet
N° 252 - septembre 2006
Un éternel recommencement qu’on appelait la jigue simple
Daniel O’Connell fut le Papineau de l’Irlande
Victor-Lévy Beaulieu
Une éponge. L’enfant Joyce était une éponge, ne perdait rien de ce qu’il entendait.

Il était capable de visualiser même les mots les plus abstraits et de les garder en mémoire sans avoir besoin d’y repenser pour s’en souvenir. Avait déjà quelque chose des bardes d’autrefois dont la mémoire devait être sans failles.

Fasciné par ce qu’il considérait comme un don, le père du petit James faisait tout pour l’encourager à développer cette mémoire. Mettait à contribution les recueils de vieilles chansons, les souvenirs de famille, les anecdotes qu’il entendait dans les brasseries de Dublin et les histoires qu’il inventait lui-même dans une langue qu’il épiçait de jurons et de néologismes. Il emmenait aussi le petit James partout avec lui, dans les faubourgs de Dublin comme sur la Liffey, dans la campagne environnante comme en bordure de mer.

Le grand-oncle William O’Connell et John Kelly firent le reste, O’Connell en ne cessant pas de raconter l’histoire de Daniel O’Connell, surnommé le Libérateur de l’Irlande, et Kelly en parlant de ses propres exploits de révolutionnaire qui lui avaient valu d’être souvent emprisonné et d’y risquer plusieurs fois d’être pendu au nom de la justice anglaise.

O’Connell était le grand héros de la résistance passive irlandaise. Brillant avocat, il avait cessé de pratiquer le droit pour prendre la tête du mouvement autonomiste irlandais. Formé dans les grandes écoles de Grande-Bretagne, O’Connell croyait aux valeurs démocratiques qu’on lui avait enseignées. En s’armant de patience pour faire l’éducation du peuple, en jouant à fond les règles du parlementarisme anglais, en ne cessant pas de revendiquer et de manifester, O’Connell pensait que l’Irlande, à défaut de redevenir souveraine, pourrait jouir d’une autonomie politique qui lui permettrait d’être maîtresse de son destin.

Ce n’était pas un extrémiste. Il était plutôt persuadé que de s’opposer à l’Angleterre par la violence lui donnerait le prétexte qu’elle attendait pour écraser définitivement un peuple qui n’en finissait plus de lui faire problème.

Considéré comme le plus grand tribun à avoir jamais vu le jour en Irlande, O’Connell était un habile politicien et un redoutable joueur d’échecs: quand le parlement de Londres refusait de l’entendre en sa qualité de député, il s’en retournait en Irlande et mobilisait le peuple dans d’énormes meetings regroupant d’un seul coup plus de cent mille personnes. Avait, du haut d’une estrade, harangué la foule. Savait aussi jusqu’où il pouvait aller à chauffer ainsi son monde, mais en l’empêchant toujours de recourir aux armes. Le jeu du chat et de la souris auquel l’Angleterre participait en jetant un peu de lest, question de calmer les ardeurs irlandaises.

Une fois le peuple apaisé, le parlement de Londres n’hésitait pas à reprendre la parole donnée et à abroger les lois qu’il venait tout juste de faire adopter pour ne pas s’aliéner les protestants de l’Irlande du Nord. Un éternel recommencement que les extrémistes irlandais appelaient la politique de la gigue simple: deux pas par devant, trois de côté, deux par derrière, mais ne swignez pas la baquaise dans le fond de la boîte à bois car vous vous êtes trompés de compagnie!

Malgré les énormes talents d’O’Connell, la situation économique de l’Irlande du Sud, bien loin de s’améliorer, ne fit que se détériorer au début du dix-neuvième siècle. Fidèle à sa politique impériale, la Grande-Bretagne favorisait la colonisation anglaise de l’Irlande du Nord. Elle appliqua la même politique en Australie, en Afrique du Sud et au Canada, avec les mêmes résultats: le Bas-Canada, français et catholique, fut laissé à lui-même tandis que le Haut-Canada, anglophone, reçut les riches immigrants britanniques et écossais qui y investirent.

Premières usines de transformation du bois, exploitation des richesses naturelles, traite des fourrures tous azimuts, ouverture du territoire aux riches entreprises minières britanniques, appropriation des grands lacs pour mieux commercer avec les États-Unis, construction du chemin de fer de l’Atlantique au Pacifique, déménagement du gouvernement fédéral de Montréal à Ottawa. Le Bas-Canada comme une petite Irlande du Sud en Amérique septentrionale, peuplé de pauvres paysans illettrés et qui devaient le rester. Avec la complicité du haut-clergé catholique qui se faisait payer sa servilité par des passe-droit, des exemptions de taxes et d’impôts.

Les chefs du Bas-Canada étaient autonomistes comme en Irlande du Sud. Se défaisaient en petits morceaux dès que naissait un mouvement le moindrement extrémiste. Des générations de politiciens hybrides, incapables de pousser jusqu’au bout la logique de leur pensée. Daniel O’Connell fut pour l’Irlande ce que Louis-Joseph Papineau fut pour le Bas-Canada français. Deux générations plus tard, Charles Stewart Parnell reprendra le flambeau autonomiste avant de connaître une fin encore plus dérisoire que celle d’O’Connell.

Après que la maladie de la pomme de terre eut décimé l’Irlande, faisant mourir du choléra des centaines de milliers d’habitants et forçant plusieurs centaines de milliers d’autres à émigrer, la Grande-Bretagne envisagea sérieusement la déportation en masse de la population catholique vers ses colonies canadiennes, australiennes et sud-américaines.

Pour y faire échec, Daniel O’Connell prôna une réforme agraire. Trois millions d’Irlandais vivaient alors du secours direct, sous forme de prêts consentis par la Banque d’Angleterre et sous forme d’aide internationale. À moins de donner raison à Lord John Russell qui voulait faire voter une loi autorisant la déportation de deux millions d’Irlandais, il devenait urgent de redonner leurs terres aux fermiers du Connaught, du Leinster et du Munster.

On demanda à O’Connell de reprendre la tête du mouvement revendicateur, mais la chose fut loin de faire l’unanimité autour de lui, les radicaux irlandais n’ayant pas oublié ce qui s’était passé le 8 octobre 1843 quand O’Connell avait appelé le peuple à manifester contre les politiques anglaises. Plus d’un million d’Irlandais convergèrent vers les plaines de Clontarf, un lieu sacré pour les patriotes car ils y avaient jadis vaincu les Danois, les premiers de tous les peuples à avoir envahi Hibernia dans l’intention de l’occuper. Symboliquement, l’énorme rassemblement de Clontarf et son succès revêtaient une grande importance. Les protestants firent des pieds et des mains pour que le gouverneur-général de l’Irlande, par proclamation, interdise le meeting de Clontarf. Le peuple s’y trouvait déjà, on bâtissait l’estrade du haut de laquelle O’Connell prendrait la parole et demanderait à tous les Irlandais de faire front commun avec lui.

Au désarroi de ses partisans, O’Connell s’en retourna chez lui sans haranguer la foule. On l’accusa d’être plus démocratique que ne l’était le gouvernement de Londres et de faire rater ainsi au peuple irlandais son rendez-vous le plus significatif avec l’Histoire. La Grand-Bretagne profita du fait que le héros irlandais était tombé en disgrâce auprès des siens pour l’arrêter, l’emmener à Londres et lui faire subir un procès pour trahison! Elle ne voulait pas vraiment voir O’Connell moisir en prison pour le reste de ses jours et finit donc par le libérer, après une campagne de salissage dont O’Connell fut si humilié qu’il rentra sur ses terres, bien déterminé à n’en plus sortir.

Il pouvait y vivre en grand seigneur car il avait la réputation d’être pingre, sinon avaricieux, et il jouissait d’une fort substantielle rente que lui versait le Trésor public depuis son entrée en politique. Ses adversaires prétendaient que son entêtement à continuer de se faire payer par les Britanniques expliquait à lui seul son pacifisme et son respect des prétentieuses règles démocratiques que seuls les Irlandais devaient observer. On parla même de lui comme d’un traître à la patrie qui, acoquiné avec le haut-clergé de Dublin, pouvait s’enrichir tandis que le peuple irlandais crevait littéralement de faim.

On était alors en 1847, dans l’année de la Grande Famine. Des milliers d’Irlandais mouraient tous les jours et des centaines de milliers d’autres fuyaient le pays vers l’Eldorado américain. La situation était si catastrophique que la Grande-Bretagne ne savait plus elle-même comment réagir: plutôt que de venir en aide aux Irlandais, ne valait-il pas mieux profiter de leur extrême dénuement pour leur porter le coup de grâce définitif? Dans les campagnes, le groupe armé de la jeune Irlande recrutait et se préparait à entreprendre une guerre totale contre la Grande-Bretagne.

Se réunirent les Irlandais modérés et convinrent que seul Daniel O’Connell, en faisant l’unité derrière son nom de tribun autrefois si glorieux, pouvait éviter le pire au pays. O’Connell se fit tirer l’oreille, mais accepta enfin de sortir de sa retraite pour reprendre le bâton du pèlerin au nom, toujours, de la résistance passive. Mais c’était un homme qui avait fort mal vieilli en l’espace de seulement quelques années, dont les capacités intellectuelles avaient diminué, qui n’avait plus vraiment le feu sacré. N’éprouvait plus de plaisir à soulever les foules. Avait perdu son prodigieux don d’orateur.

À peine entré en campagne, il tomba brusquement malade et ses médecins lui conseillèrent d’aller se reposer dans un pays au climat plus serein que celui de l’Irlande. En bon catholique dont le rêve était de visiter Rome et d’y être reçu par le pape, O’Connell partit donc pour l’Italie. Il traversa la France qui ne l’aimait pas parce qu’il l’avait souvent accusée de se désintéresser des affaires irlandaises et du traitement inique que la Grande-Bretagne imposait à son peuple pauvre et affamé.

Cette France, qui clamait à tous vents être la fille aînée de l’Église catholique, n’avait jamais levé le petit doigt pour venir en aide aux Irlandais ou essayer de faire entendre raison au gouvernement de Londres. O’Connell méprisait les hommes politiques de Paris et ne s’était pas gêné pour le leur faire savoir. D’où l’indifférence des Français quand O’Connell passa par chez eux avant d’entrer en Italie. Il ne fut accueilli officiellement nulle part et si quelques journaux parlèrent de lui, ce fut surtout pour le railler grotesquement.

Arrivé à Gênes, O’Connell fut brutalement terrassé par un infarctus. C’était le 15 mai 1847. Sur sa mort et sur son étrange testament, écrivit ceci l’un de ses biographes:

« Le libérateur mourut sans voir Rome, but de son voyage, sans s’être retrempé au centre de cette force immense qui l’avait soutenu dans sa longue mission; mais pour adoucir ses regrets de n’avoir pu se prosterner aux pieds du glorieux pontife qui, frappant avec son bâton pastoral le sol de l’Italie, en fait jaillir les flots destinés à régénérer le monde, O’Connell voulut que son cœur fût présenté au pape, et reposât dans la ville éternelle. »

Les fils d’O’Connell ramenèrent à Dublin le corps de leur père sans passer par Londres dont le parlement aurait voulu lui rendre hommage. Les funérailles furent grandioses et l’Irlande catholique prit le deuil. En mourant à l’étranger et comme en exil, O’Connell redevint presque magiquement le grand héros populaire si longtemps appelé le Libérateur. Mais chacun se servit surtout de sa mort pour promouvoir son point de vue sur les affaires de la nation, les tribuns autonomistes appelant à l’unité irlandaise tandis que le pouvoir anglais, qui avait fait voter tant de lois iniques et mit en prison O’Connell après l’avoir accusé de trahison, vantait hypocritement ses mérites démocratiques, bases de l’Empire britannique !

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