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N° 201 - juillet 2001

Sur les traces de Paul Saba
Louis Préfontaine

Les visites à domicile



Pour comprendre une visite à domicile, il faut y assister. Les salles d’attente sont loin; le malade n’a plus à se déplacer lui-même, et les deux patients que j’ai rencontrés n’auraient pas pu. Alors, on embarque dans la Mercedes de Paul Saba et on part soigner les gens ! «C’est une 87, mais c’est confortable », me dit-il. Confortable, d’accord, mais spacieuse également, car dans la valise sont rangés un ordinateur portable, plusieurs valises, dossiers, stéthoscopes et autres objets nécessaires à la vie de médecin sur la route. « Je gagne un bon salaire, mais je gagnerais plus aux États-Unis. Je demeure ici parce que j’aime ce que je fais », explique-t-il.

Nous arrivons chez le premier patient dans la lumière diffuse orangée du soleil qui se couche sur une rue ouvrière du quartier Saint-Michel. Au fond d’un sous-sol très propre dont les miroirs et le plancher en carreau font penser à un salon de coiffure, se trouve un vieil homme de 94 ans assis au bout d’une table, regardant vaguement les nouveaux arrivants et semblant peu s’en soucier. Autour, toute la famille est là. « Les Italiens sont comme ça. Ils vivent tous les uns à côté des autres », me confie Paul Saba. Quelques mots d’usage en italien, politesse d’un médecin qui tente de mieux communiquer avec les gens, et on passe aux questions 0 «Mange-t-il bien ? Dort-il beaucoup ? » À chaque question, c’est une des filles qui répond. « On va prendre son taux de sucre », décide le Dr Saba.

Devant lui, l’ordinateur portable, où il a tout le dossier devant les yeux et où les modifications seront télécopiées au bureau central automatiquement à la première heure le lendemain. Je demande à la famille si elle est satisfaite du service offert par le CLSC. « Oui, oui, me répond une femme, nous sommes très satisfaits.

– Le problème, explique Saba à la femme, c’est que le CLSC ne prend plus de nouveaux patients, car il n’y a plus de budget.

– Mais alors, que vont faire les gens, ils vont mourir ? demande-t-elle.

– Depuis novembre, ils doivent tous aller sur une liste d’attente. Ils tomberont malade et se retrouveront souvent à l’urgence, encombrant inutilement des civières. »

Ce genre de situation est propice au développement de soins de santé à la carte. « Dans L’actualité de ce mois-ci, soutient Saba, il y a un article qui parle d’un médecin qui va à domicile et charge 80 $ par visite. Des gens qui sont incapables de se déplacer et qui n’ont pas accès aux soins du CLSC devront payer. C’est un peu comme avant les années 60, quand un médecin venait observer une famille et chargeait 50 $. C’était un gros montant dans le temps. »

La visite chez la famille s’achève. Une prescription, puis une deuxième, où Paul Saba recommande de l’Ozonol pour une infection bénigne, parce que « ce n’est pas cher et c’est efficace. » Selon lui, il s’agit d’un devoir pour chaque médecin de toujours prescrire le médicament le moins cher possible. Quelques au revoir, puis nous revoici en voiture, vers un autre patient nécessiteux. Après s’être trompé plusieurs fois de chemin, Paul Saba réussit tout de même à trouver le domicile de monsieur L.

Un homme à la fenêtre

Une belle petite maison, avec plusieurs arbres devant; le Dr Saba sonne à la porte. « Qui est-ce?», demande une voix. C’est Paul Saba, je viens pour la visite à domicile.» La porte se débarre; nous entrons. À l’intérieur, de l’autre côté d’une petite cuisine toute en bois, un homme manifestement malade assis sur un fauteuil capitaine. À ses côtés, tout ce dont il a besoin, car il ne peut pas se lever seul. Il passe ainsi ses journées, assis sur le bord de la fenêtre, à regarder défiler le temps et à le deviner au son de son horloge qui marque chaque heure d’un chant d’oiseau différent.

Paul Saba tâte un peu son ventre et demande 0 « Qu’avez-vous fait dans la vie ? » Toute une histoire. Monsieur L. a bien dû faire à peu près tous les métiers possibles! C’est cela aussi, être médecin à domicile. On écoute les patients, ceux-ci se sentent parfois seuls, et on tente d’apporter un peu de réconfort dans leur vie.

Malgré sa situation précaire (outre son problème intestinal, il a des problèmes aux genoux, un pouce entouré d’une plaque de métal, de la difficulté avec son cœur et il fait du diabète), monsieur L. reste capable d’humour. Ainsi, lorsque je lui demande s’il était facile pour lui d’obtenir des services au CLSC, il me répond 0 «Rejoindre le CLSC, c’est un peu comme aller à Paris et revenir. »

L’économie sociale se fait sur le dos des patients

En fait, il utilise les services du CLSC et d’une compagnie privée, d’économie sociale, tout à la fois. Ainsi, le midi, une employée du CLSC, qu’il connaît maintenant bien, vient lui servir à manger et l’aider à diverses tâches ménagères. Le soir, cependant quelqu’un qu’il pourrait bien n’avoir jamais vu auparavant; vient l’aider à se mettre au lit. « Ça serait mieux si c’était toujours la même personne qui venait. Ça fait longtemps que je suis avec le CLSC et je n’ai pas de problèmes. Mais, avec les agences privées, je ne sais jamais à qui j’aurai affaire. »

Pour Paul Saba, l’explication est aussi simple que déplorable 0 «Les employés des compagnies privées changent souvent car ils sont mal payés. Souvent, ces femmes (car ce sont des femmes pour la plupart) doivent occuper deux emplois pour avoir le salaire qu’elles obtiendraient dans un CLSC. »

Le problème de monsieur L. demande un examen plus minutieux. Je demeure donc assis dans la cuisine, pendant que Paul Saba l’examine dans la salle de bain. Le Dr Saba revient. Il complète le dossier dans son portable, écrit quelques ordonnances. Nous sommes demeurés là presqu’une heure, attendant que le patient soit bien rassuré et que nous puissions partir. À notre départ, cependant, il s’adresse à moi d’un air inquiet 0 « Je ne veux pas avoir de trouble avec l’agence privée. Ces gens sont tout ce qu’il me reste, je ne suis pas certain que je veux que vous parliez de moi dans votre journal. »

C’est un peu ça, l’Omertà, je suppose. La loi du silence. On ne veut pas perdre le peu qu’on a, alors on endure et on se tait. Monsieur L. peut dormir tranquille, je ne le nommerai pas, mais combien de personnes se retrouvent dans sa situation ? Nous sommes repartis vers 22 h 15, et il nous a regardés de sa fenêtre. Pour Paul Saba, une petite soirée normale; on s’habitue probablement à toute cette souffrance et à cette solitude. Le Dr Saba m’a convaincu que les soins à domicile sont d’une importance capitale. En se quittant, il me lance 0 « Si on voulait, on pourrait avoir le meilleur système de santé au monde. » En le fréquentant, on se prend à le croire.

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