L'aut'journal
Le vendredi 24 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Si la mort vous intéresse !
N° 251 - juillet 2006
Au Soudan avec les Britanniques en 1885
Quatre-vingt dix jours avec les crocodiles
Jean-Claude Germain
Maintenant qu’on parle de plus en plus d’une intervention des militaires du Canada au Darfour, peu de gens se souviennent que le Soudan a été l’hôte de notre première participation à une guerre étrangère. En septembre 1884, 386 voyageurs canadiens quittaient Montréal pour une guerre coloniale comme l’Empire de la Reine Victoria les aime, avec des rebelles fanatiques et un héros britannique sans peur et sans reproche.

Le Général Gordon, dit le Chinois, est célèbre pour avoir incendié le palais d’été de l’Empereur de Chine à Pékin en 1860. Il servait sous l’autorité de Lord Elgin qui est également lié à un autre feu, celui du Parlement du Haut et du Bas-Canada, lorsqu’il en était le gouverneur-général en 1849. Sous le ciel d’Égypte, Gordon s’est métamorphosé en Gordon Pacha et depuis mars 1884, il refuse d’évacuer Khartoum assiégée par les fidèles d’un Calife musulman mystique, le Mahdî Mohammad Ahmad’Abd Allah.

Après avoir tergiversé ad nauseam, le gouvernement de Sa Majesté s’est enfin décidé à porter secours au général Gordon. L’opération de sauvetage réclamée à grands cris par l’opinion publique anglaise est commandée par le général Wolseley. Une vieille connaissance puisque ce même général qui sera également le grand réformateur de l’armée britannique est celui qui a mâté le premier soulèvement des Métis mené par Louis Riel en 1871. C’est d’ailleurs son expérience manitobaine qui va lui inspirer de recruter des voyageurs pour exercer leur métier de pagayeurs émérites sur le Nil.

Le corps expéditionnaire du général doit remonter le fleuve jusqu’au Soudan. Le Nil compte 40 cataractes, rappelle Gaston P. Labat. C’est une série de rapides de deux lieues de long absolument infranchissables. Jusqu’à ce que les voyageurs prouvent le contraire ! Le sergent Labat fait partie du corps médical qui accompagne le contingent canadien. Il note ses impressions de guerre dans une série de lettres qu’il publiera à son retour sous le titre de Quatre-vingt dix jours avec les crocrodiles.

Tout comme ses compagnons, les motifs politiques de l’expédition militaire l’indiffèrent. Il a l’œil vif, l’esprit curieux et la plume humoristique. Quoique notre voyage ne soit pas des plus plaisants, nous voyons tout en bleu et nous mangeons tout en bleu, souligne-t-il avec verve, cela grâce à l’obligeance de Monsieur Laurance, l’opticien qui nous a fourni gratuitement des lunettes bleues. Il ferait vite fortune en Égypte, où presque tous les habitants ont mal aux yeux.. Labat ne sait pas résister à un calembour. Jusqu’au Nil lui-même qui a des cataractes à opérer.

Les voyageurs canadiens sont-ils insubordonnés comme l’a prétendu le Morning Post de Londres ? Pour Labat, il s’agit plutôt de blagues et de lazzis. Ils aiment la gaudriole, à se battre, à rire, à chanter, écrit-il d’une plume qui leur est acquise. Et c’est exactement ce que deux de nos gaillards ont fait, lors de notre passage à Gibraltar, en mettant la police en déroute aux cris de Nous avons vaincu Gibraltar !

Leur indéniable talent de canotiers n’en force pas moins l’admiration, et leur compagnon de route s’émerveille. À les voir sillonner le Nil, on dirait des guerriers arabes montés sur des cavales blanches du désert et, à les voir traverser les rapides, on dirait des serpents de feu fendant l’onde pour se rafraîchir ! Les pierres aiguës ouvrent les bateaux, la sueur ruisselle de leur front, mais ils passent. On leur a dit : Allez-y ! Ils se taillent une route ! Et il y a toujours une voix goguenarde pour lancer: Tiens fort, Baptiste ! Y’en reste encore cinquante à sauter !

Au camp de Gemai, grande rôtissoire de jour et oasis délicieuse de nuit, Labat assiste à un colloque qui le ravit d’aise. Deux soldats britanniques en ont marre de voyager à dos de chameau. Puisqu’on a fait venir des Canadiens pour diriger les bateaux, dit le premier, on aurait bien pu se faire venir des raquettes ! - C’est quoi ça ? lui répond le second. Le nom qu’ils donnent aux filles dans leur pays ? Le premier lève les yeux au ciel. Pas tout à fait ! c’est une espèce de grand soulier qu’ils s’attachent aux pieds pour marcher dans leur désert de neige molle.

Son interlocuteur ne voit pas le rapport. Ça nous servirait à quoi ? La réponse ne saurait tarder. C’est tout pensé ! On pourrait traverser le sable mou du désert sans s’enfoncer. Vite et sûrement ! L’exaltation le gagne. On pourrait les fabriquer en fil de fer pour que la chaleur ne brise pas les cordes. Et ça ne s’arrête pas là ! En nous voyant avec ça aux pattes, les Égyptiens, les chameaux, le Mahdî et toute la boutique fuiraient de peur !

Incrédule, le second s’inquiète. T’es sûr que le soleil t’a pas tapé sur la coloquinte ? On n’ose pas imaginer l’effet qu’aurait provoqué l’attaque d’une troupe de raquetteurs des sables montant à l’assaut, le flambeau au poing et Vive la Canadienne ! aux lèvres. Une reddition sans condition !

La guerre du Soudan toutefois n’a rien de féerique. Plusieurs officiers et soldats anglais se sont suicidés. Absolument ! Suicidés ! Labat en témoigne tout en tentant de s’expliquer leur geste. Je veux croire que la haute température prédispose à cette triste fin. La tête éclate ! Que sera-ce donc dans les grandes chaleurs d’avril et mai ? Le sergent et les voyageurs n’en sauront rien de plus puisque pour eux l’expédition s’est terminée en mars.

Fidèles à leurs traditions, les voyageurs canadiens ont rempli leur engagement de six mois jusqu’au dernier jour. Après ? C’est votre guerre ! Nous, on retourne chez nous ! Et ils n’ont même pas eu le loisir de visiter les sites historiques. Je suis en Terre promise et je pense à vous qui m’êtes promise, écrit l’un d’eux à sa blonde. J’ai cherché partout une médaille que je voulais vous envoyer pour vos étrennes. Hélas ! déception cruelle ! je n’ai rien trouvé. Car ici, il n’y a ni prêtres, ni Dieu, ni vierges, ni saints, ni saintes. Mais il y a un Messie musulman, celui qui est le Mahdî.

Par le temps que le corps expéditionnaire de Wolesley a atteint Khartoum, les derviches du Mahdî avaient emporté la ville et tué le général Gordon qui leur a tenu tête jusqu’à son dernier souffle. Dans le film, il était interprété par Charlton Heston. Le Mhadî a eu droit à un jeu plus subtil pour l’interpréter et à une meilleure étoile comme dans la vie, il a hérité de Laurence Olivier. Les Britanniques devront attendre treize ans avant de prendre leur revanche. Comme quoi il n’y a jamais rien eu de simple au Soudan.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.