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L’axe anglo-saxon
N° 250 - juin 2006
Mon premier portulan
L’avant-poste de l’écoute téléphonique
Jean-Claude Germain
Le temps où les murs avaient des oreilles n’est plus. Dorénavant, c’est toute la calotte céleste qui s’est transformée en un gigantesque tympan parabolique et paranoïaque. La terre toute entière est sous table d’écoute et toutes les conversations téléphoniques sont enregistrées, fichées et classées par ordre de dangerosité. L’ironie étant que la langue qui les écoute n’en entend aucune. Dans ma jeunesse, l’anglais des habitants de Saint-Lambert possédait au plus haut point les trois qualités qui ont fondé la pérennité des empires anglo-saxons : l’assurance, l’arrogance et la surdité instantané dès qu’une langue étrangère se manifestait.

Notre poste frontière était le seul titulaire à la ronde d’un téléphone public payant et à ce titre on peut dire que nous avons été des pionniers de l’écoute téléphonique. L’appareil était accroché au mur près de la porte d’entrée et même en se forçant pour ne pas écouter, on ne pouvait pas ne pas entendre tout ce qui se disait.

Après un moment, même si je n’étais pas alors en âge de fréquenter l’université, voire à peine le collège, j’aurais sans doute pu écrire une thèse sur le rôle, la pratique et l’importance du téléphone public dans la vie quotidienne des années cinquante. L’humanité dans son intimité utilise des mots ordinaires, a écrit Paul Valéry, et ce sont souvent les silences qui les précèdent ou les suivent qui leur donnent un sens. On ne saurait mieux décrire un dialogue dont on entend qu’un seul des interlocuteurs. Le fil de téléphone est-il une extension du cordon ombilical ? Ce lien qui continue d’attacher l’enfant à sa mère pendant toute sa vie d’adulte ? C’est une interprétation freudienne qui peut sembler dépassée, mais à la lumière de ma jeune expérience sur le terrain, elle tient bon.

Dans le cas des hommes, les échanges téléphoniques filiaux se présentaient toujours sous le signe de l’urgence, brefs, pressés, saccadés, exaspérés, incisifs et impératifs. M’man !… Ouais !… On va passer avec les enfants en début de l’après-midi… T’es sûre que j’te l’avais pas dis ?… Entoucas, y m’semblait que oui … Non ! non ! c’est pas une idée de Denise!… Oui, mais… non on pourra pas rester à souper… Je sais que tu pourrais garder les enfants, mais… On pourrait-tu parler d’aut’chose que de Denise !… J’sais pas moi, de ton lombago, par exemple !… Ça s’emmieute ou ça empire ?… Un mal de tête, j’veux ben… mais c’est quand même pas Denise qui t’as donné un tour de reins !… Je l’sais, mais moué vois-tu, j’suis marié avecque !

L’homo telephonicus adulte et marié était perpétuellement écartelé entre sa mère et son épouse, deux femmes intraitables mutuellement exclusives. Son seul moment de grâce et d’espoir se limitait à une brève entrée en matière. Bonjour ! C’est moi ! … Non, j’t’appelle pas de la maison…

Tout le contraire des échanges fleuves, languissants et interminables des femmes qui empruntaient notre téléphone public pour appeler leurs mères. Mae West fut un jour bannie des ondes de la radio pour obscénité. Elle n’avait pourtant rien fait d’autre que de lire le Cantique des cantiques sans changer un traître mot du texte. Celle que nous avions surnommée La Soupirante possédait un talent équivalent, non pas pour les double-entendre égrillards, mais dans le genre larmoyant.

Ni moche, ni poche, plutôt faille-douce, la mine défaite, les lèvres contractées et les yeux cernés, elle aurait pu incarner une des orphelines dans le poème de Jean Narrache. Elle n’était pas tant un malheur rendu à sa grosseur qu’une détresse appréhendée. Elle respirait le désarroi. Si le soupir avait été un art comme le trémolo, elle aurait pu en faire un duo. La Soupirante nous visitait au moins un fois par semaine. Dès qu’elle avait franchi le seuil, elle nous lançait un regard à la dérobée et se tournait vers le cornet du téléphone public comme un nourrisson retrouve le sein maternel.

Maman !… Non ! ça va bien !… Au ton, on avait toujours l’impression qu’elle sortait d’une mauvaise passe !… Ben oui, j’voulais vous dire ça, j’ai fais mon marché… oui… oui… au A… et P !… D’un drame plutôt !…Ouais !…C’est vrai, y ont des bons prix… pis le boss des légumes y est tellement drôle… Un drame familial !… J’ai acheté une botte de carottes… Son père est mort !… Une demie-douzaine de concombres… Non ! son oncle !… As-tu remarqué, ça coûte moins cher quand y en a plusse ?… Son oncle et sa tante !… Les tomates par exemppe étaient pas trop mûres… Seulement sa tante !… Je l’sais ! Y faut pas les manger quand y sont trop vertes, ça donne des crampes… Mais son mononcque est dans le coma !… Pis des petites fèves en panier… mais là, plus y sont vertes, plus y goûtent différent des jaunes… han ?… Dans la même chambre que son père !… J’ai demandé au boss des légumes pourquoi les choux-fleurs étaient gros comme c’est pas possible !… Ah… tu l’savais !… Y sont en saison, c’est ça ?… Ça ne peut pas être son père !… Le céleri me disait rien… mais j’ai eu moins de malchance avec les bananes qu’avec les fraises qui étaient toutes aplaties dans le fond des casseaux !… Parc’qu’elle n’a jamais connu son père !… Le monsieur m’a dit que c’était à cause du tonnerre… mais ça pas d’allure han ?… Il l’a quittée quand elle était bébé !… Bon ben là, j’pense qu’on s’est tout dit c’qu’on avait à se dire han ?… Papa !… Ah oui, j’ai fait comme tu m’avais dit, j’ai ajouté du Kik dans le biberon du p’tit !…T’avais raison, ça l’calme !… Papa !… Non ! ça va aller, ça va aller… Papa !… Ça va mieux !… Pourquoi tu m’as abandonnée ?… J’m’en sors… j’vas m’en sortir… ça m’fait du bien de te parler maman !

Je ne me suis jamais inventé autant d’histoires abracadabrantes qu’en écoutant d’une oreille distraite la voix de La Soupirante. Non pas tant les mots que sa musique plaintive. Après avoir raccroché, elle nous décochait un sourire à faire virer un canot à l’envers pour s’agripper après et elle repartait sans rien acheter, en traînant un chagrin inconsolable derrière elle. C’était notre dame des Sept douleurs.

Aujourd’hui, on glorifie les délateurs, mais leur réalité au niveau des usines ou des manufactures était plus mesquine et moins édifiante que celle de nos attache-grelots contemporains. C’étaient des minables ! Comme il n’y avait pas de boîte téléphonique aux alentours, notre téléphone payant se changeait donc plusieurs fois par semaine en boîte de délation pour les stoules. Le plus régulier d’entre eux se nommait Jules Jude. Les enfants l’avaient surnommé Jujube et mon père J.J.Judas. Il s’arrêtait quotidiennement pour faire son rapport à son boss et bavasser dans le dos de ses compagnons d’atelier.

Je me suis souvent demandé s’ils n’étaient pas sourds et aveugles. J.J.Judas était la caricature sur deux pattes d’un porte-paquet et quelqu’un dont on se méfiait instinctivement. Un faux-jeton qui fuyait de partout, du front, des yeux, de la bouche et de la voix qu’il avait étouffée, l’organe parfait du rapporteux. Non, boss… c’est pas que Trépanier fait exprès… y est de même… y botche !… C’est plus fort que lui !… Non, pus maintenant… ça c’est réglé !… Y passe moins de temps aux bécosses !

Dès que notre bavasseux ouvrait la porte, mon père ressentait subitement le besoin d’aller prendre l’air. J’étais donc devenu involontairement l’espion de l’espion et j’avais fini par connaître les noms de tous ses collègues de travail : Trépanier, Dupré, Simard, le gros Sirois, John Savaria et un certain Sullivan dont il disait toujours du bien. Comme j’étais un avide lecteur des livres de W. E. Johns, auteur d’une soixantaine de romans relatant les aventures de l’ancêtre de James Bond, le capitaine Biggles, aviateur de chasse et agent secret, j’en avais déduit que Judas craignait Sullivan parce qu’il soupçonnait ce dernier d’être également un rapporteur. Leur boss était sûrement assez malin pour croiser ses sources d’information.

De toute évidence, en plus d’être paranoïaque, il avait une obsession dévorante. L’union ?... Vous vous énarvez pour rien boss… parsonne en fait de cas à part le gros Sirois… Mais vous savez ben que toute c’qu’y dit c’est du vent... Qui sème le vent, récolte la tempête ?… Si vous voulez mon avis, Sirois est plutôt le genre de tempête qu’y a peur du vent… Eh, j’voulais vous demander ça… Pour mes dates de vacances… avez-vous eu le temps d’y penser ?… Non,non, j’en parlais comme ça… Ouais !… Ma femme a de la famille à Bathurst pis y aurait besoin d’aide dans le temps du homard… De toute façon, a m’a dit d’vous dire qu’a vous fait confiance !… Ouais, c’est toujours possible… j’peux laisser traîner une oreille dans a peinture !

Finalement, les gars de la shoppe n’étaient pas aussi naïfs que je l’avais cru. Un jour, on apprit que notre J. J. Judas avait été retrouvé mort asphyxié dans un atelier de peinture où il avait été enfermé par erreur et dont le système d’aération avait également été interrompu par erreur à la fin du quart de travail des ouvriers. De là à conclure que sa mort était une erreur n’était pas l’opinion de mon père. Son commentaire fut étonnamment évangélique. Le curé arrête pas de nous répéter qu’on va mourir par ousqu’on a péché. Ben là, on en a une preuve ! Y a passé sa vie à écornifler, pis y est parti par le nez !

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