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L’axe anglo-saxon
N° 250 - juin 2006
Montréal capitale du livre a boudé le génie de Ferron
L’artiste, ce balourd et ce naïf !
Victor-Lévy Beaulieu
Le vingtième anniversaire de la mort de Jacques Ferron a été commémoré avec panache par la Société des amis de Jacques Ferron sous la houlette de cet animateur fabuleux qu’est Luc Gauvreau. À travers toutes nos provinces, des dizaines de manifestations ont eu lieu, qui ont établi pour ainsi dire à demeure l’énorme génie du premier grand écrivain que le Québec ait produit.

À dire vrai, il n’y a eu que Montréal, capitale internationale du livre pour bouder le génie de Ferron : ceux qui comme Luc Gauvreau ou l’auteur de ces lignes y ont présenté des projets sur le père du Ciel de Québec ont reçu une fin de non-recevoir : Ferron, ce n’est pas international, ça n’a pas sa place dans une manifestation aussi zuniverselle que le fut Montréal, capitale internationale du livre!

Pourtant, s’il y a un écrivain québécois qui a su parler avec intelligence de Montréal, ce fut bien Jacques Ferron. Si les organisateurs de Montréal, capitale internationale du livre n’avaient lu que La charrette, ils s’en seraient rendus compte, sauf que qui prétend célébrer le livre n’en célèbre pas pour autant l’écrivain. J’en donne pour preuve que les seuls qui ne furent pas payés dans cette fastueuse tombola, ce sont les écrivains : les textes d’eux dont on se servit ne leur valurent aucun droits d’auteur, par suite d’une entente signée avec l’Union des écrivains, ladite entente stipulant que, pour Montréal, capitale internationale du livre, les mots ça ne se commerce pas!

Quebecor a eu plus de veine que les auteurs. On a fait une large publicité au groupe de Pierre-Karl Péladeau parce qu’il fut le grand commanditaire de Montréal, capitale internationale du livre, y investissant deux beaux millions de dollars.

Quelle générosité que voilà ! s’exclamèrent les scribes, si obnubilés par l’icelle qu’ils oublièrent de mentionner qu’en échange pour sa commandite, Quebecor allait produire et diffuser sur les ondes de TVA 200 capsules publicitaires sur le livre québécois et que chacune, payée par un éditeur, lui rapporterait près de mille dollars ! Des commandites pareilles, on n’aurait pas besoin de me tirer l’oreille pour que j’en fasse moi aussi.

Que les écrivains aient accepté de renoncer à leurs droits pour figurer dans Montréal, capitale internationale du livre si chaleureusement patronnée par Quebecor, est une autre leçon de choses sur le statut politique de l’artiste dans notre société.

Si j’avais d’ailleurs une réserve à apporter sur les manifestations qui ont eu lieu dans le cadre du vingtième anniversaire de la mort de Jacques Ferron, ça porterait précisément là-dessus, sur le peu de cas qu’on y a fait de l’engagement politique de l’auteur de La Nuit. Bien sûr, on a beaucoup parlé de la fondation du Parti rhinocéros par l’Éminence de la Grande Corne, mais on a tenu sur le boisseau le fait que, toute sa vie, Ferron s’est interrogé sur sa société et que chaque jour de son existence fut un engagement pour que, accédant à l’indépendance, le Québec atteigne enfin à ses grosseurs tout en profitant d’une plus grande liberté.

Comme les gens de Montréal, capitale internationale du livre, Michel Tremblay et Robert Lepage auraient intérêt à lire Ferron, eux qui ont proclamé que l’artiste, déjà souverain en lui-même et par lui-même, n’a rien à foutre avec un mouvement d’émancipation collective qui, s’il ne devait pas aboutir, mettrait pourtant leurs œuvres dans les poubelles d’une histoire non advenue.

Les médias ont évidemment escamoté la portée du désengagement de Tremblay et de Lepage, préférant prendre pour une cause, celle de la liberté de l’artiste, ce qui n’en représente que ses effets, ceux de son manque de patriotisme et de jugement.

Dans une lettre récemment publiée dans Le Devoir, Yves Beauchemin écrit : « Les artistes seront toujours des amateurs en politique. Balourds, naïfs, incapables de calculs. »

Que Beauchemin ait attendu aussi longtemps pour nous faire part de ses états d’âme sur l’affaire Tremblay-Lepage prouve le contraire de ce qu’il prétend : les artistes ne sont pas toujours incapables de calculs!

Quant à son affirmation que les artistes seront toujours des amateurs en politique parce qu’ils sont balourds et naïfs, quelle stupidité! D’Aristote à Berthold Brecht, de Voltaire à Victor Hugo, de Walt Whitman à Vaclav Havel, on n’en finirait plus de citer les nombreux exemples qui démentent le propos farfelu de Beauchemin. Au Québec même, beaucoup d’artistes ont aussi prouvé qu’ils ne sont ni balourds ni naïfs : de Louis Fréchette à Gérald Godin, de Paul-Émile Borduas à Pierre Vadeboncoeur, de Jacques Ferron à Roy Dupuis, on pourrait écrire un énorme ouvrage sur le sujet.

Je trouve donc le propos de Beauchemin fort blessant pour tous les intellectuels qui ont compris et comprennent toujours qu’être artiste ne te désoblige pas de ton devoir de citoyen. Autrement dit, si l’artiste avait moins de nombril, de meilleurs yeux et se comportait comme un complice de sa société (selon le mot de Jacques Ferron) plutôt que de se réfugier au mitan de ses éphémères états d’âme (j’ai si mal digéré hier que je ne crois plus à l’indépendance aujourd’hui !), on tournerait peut-être moins en rond dans cette balourdise et cette naïveté que revendique Beauchemin au nom de cette prétendue liberté de l’artiste qui l’autoriserait à ne voir que lui-même dans une société heureusement moins égoïste que lui, mieux informée, saprément moins prétentieuse et saprément plus solidaire !

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