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L’axe anglo-saxon
N° 250 - juin 2006
Céder la filière éolienne au privé est un choix idéologique
Le démembrement d’Hydro-Québec se poursuit
Gabriel Ste-Marie
Le gouvernement Charest vient de déposer sa stratégie énergétique, soit les lignes directrices que doit suivre le secteur pour les dix prochaines années. Fidèle à son habitude, Charest manque de rigueur, renforce le courant de privatisation et continue à développer ses partenariats publics-privés.

Côté éoliennes, la filière demeurera à l’entreprise privée. L’appel d’offres de 2000 MW actuellement en cours se déroulera dans les mêmes conditions que le premier de 1000 MW. On peut s’attendre à ce que les grandes entreprises étrangères raflent l’appel d’offres, à des tarifs au-dessus des tarifs mondiaux, sans qu’il n’y ait d’importantes retombées pour l’économie québécoise.

Le Conference Board vient de publier une comparaison des tarifs d’énergie éolienne dans le monde en 2005. Il est de 6,5 cents par kilowattheure (¢/kWh) en Allemagne, 4,8 ¢/kWh au Royaume-Uni, 4,5 ¢/kWh au Danemark et 3 ¢/kWh dans le sud des États-Unis. Chez nous, où le vent souffle nettement plus fort qu’en Europe, les résultats du premier appel d’offres de 1000 MW donnent près de 8,5 ¢/kWh, et on nous prédit que le prochain 2000 MW coûtera encore plus cher.

Les Premières nations ou les municipalités qui cherchent une solution à leur manque de ressources financières n’ont aucune chance de remporter quoi que ce soit dans l’appel d’offres en cours. Elles sont trop petites pour rivaliser avec des géants dans le domaine. Le gouvernement libéral l’a compris et il annonce, dans sa politique, un 500 MW additionnel réservé aux partenariats entre les municipalités ou les Premières nations et l’entreprise privée. Même si Hydro-Québec est la mieux placée pour développer la filière éolienne, le gouvernement libéral vient de l’en exclure, comme on peut lire à la page 32 de sa stratégie : « afin de favoriser le jeu de la concurrence et d’assurer une participation maximale du secteur privé au processus d’appel d’offres pour le 2000 MW en cours et le prochain 500 MW, le gouvernement souhaite qu’Hydro-Québec Production n’y participe pas. »

La filière éolienne est semblable à l’ensemble du secteur de l’électricité : la présence d’importantes économies d’échelle fait en sorte qu’un monopole est plus efficace que des entreprises en concurrence. Laisser la filière au secteur privé à tout prix est un choix idéologique. À terme, ce n’est rien de moins que la privatisation de 10 % de la production d’électricité qui est ici annoncée ! Ce choix va contre l’efficacité et minimise les retombées économiques pour le Québec, comme l’implantation d’un fabricant d’éoliennes chez nous. Comme le rappelait dernièrement Thierry Vandal, le pdg d’Hydro-Québec, « l’appel de 2000 MW est le plus important au monde ». Nous payons donc le gros prix pour des projets aussi ambitieux sans en chercher les retombées.

Le gouvernement poursuit le démembrement de notre société d’État en réouvrant la porte aux petites-centrales hydrauliques exploitées par l’entreprise privée, même s’il reconnaît qu’on n’en a pas besoin : « Ces projets de 50 MW et moins ne sont pas essentiels à notre sécurité énergétique et aucun bloc d’énergie émanant de ce type de centrales n’a été prévu dans la stratégie » (p.19).

Il y a actuellement un moratoire sur les petites centrales car leur coût social est élevé. Le juge Doyon a tenu une commission en 1995 qui a coûté 4 millions $. On y apprend qu’Hydro achetait l’électricité aux 57 petites centrales plus chère qu’elle ne la revendait, et qu’elle a perdu 189 millions $ entre 1993 et 1998. En fait, les entreprises qui exploitent les petites centrales vendent l’électricité deux fois leurs coûts de production. Et ce, c’est sans aborder les problèmes environnementaux. Dans de nombreux cas, l’exploitation des centrales entraîne des inondations au printemps et l’assèchement des rivières l’été, au détriment des résidents et… des poissons !

Qu’à cela ne tienne, Charest règle le financement des municipalités qui ont d’importants cours d’eau en les laissant construire de nouvelles petites centrales sous la forme de partenariats publics-privés. Il faut dire que le lobby dans le domaine est très fort, autant de la part des maires et des préfets, que de celle des dirigeants des entreprises qui œuvrent dans le secteur. Pour ce qui touche les petites centrales, la politique se fait à l’ancienne! Suite à cette annonce, le président de la Fédérations des municipalités du Québec affirmait au journal La Presse, le 5 mai dernier, que : « Pas moins d’une dizaine de projets de moins de 50 mégawatts sont susceptibles d’être mis en branle par les municipalités et des partenaires privés. » Et ce n’est qu’un début.

Les petites centrales, comme solution de financement, sont inéquitables entre les municipalités. De plus, ça revient à les subventionner, elles et les entreprises privées, via un paravent de production inutile et dommageable. Le sous-financement des municipalités devrait être réglé de façon plus efficace et équitable.

D’autre part, avec sa politique énergétique, le gouvernement relance les grands barrages en annonçant 4500 MW additionnels. Dans la logique où on recherche la croissance économique, ce choix fait sens. Il faut toutefois être conscient que les meilleurs sites sont déjà exploités, et que les nouveaux barrages coûteront plus cher. Les centrales actuelles d’Hydro-Québec produisent l’électricité à moins de 2 ¢/kWh, alors que les prochaines constructions coûteront au moins 11 ¢/kWh. C’est très élevé et nettement au-dessus du prix de nos exportations. Mais ce coût pourra être intéressant dans dix ou vingt ans, lorsque ces nouveaux barrages entreront en fonction.

Un développement plus intensif de la filière éolienne par Hydro-Québec serait peut-être plus rentable à développer, compte tenu des risques, des coûts et des répercussions environnementales. Mais, avec sa stratégie, le gouvernement prive la société d’État de ce genre d’analyse. C’est la politique grossière et improvisée au devant du bon sens et de l’efficacité.

La politique énergétique prétend vouloir « utiliser davantage l’énergie comme levier de développement économique. » Il s’agit d’une excellente initiative. On devrait s’attendre à une négociation visant à échanger de faibles tarifs contre des emplois de deuxième et troisième transformations d’industries énergivores. Le SPQ Libre a par ailleurs proposé de développer un transport en commun électrifié dans les villes et entre les villes du Québec. Le développement actuel de la filière éolienne devrait permettre l’implantation d’un important fabricant en sol québécois, ce qui ferait du Québec un exportateur d’éoliennes dans le reste du Canada et dans le nord des États-Unis. Mais rien de tout cela n’est mis de l’avant. En fait, l’énergie n’est pas utilisée comme levier de développement économique au Québec.

Le Parti libéral se contente de rembourser la dette par l’exportation de notre électricité. On continue à faire miroiter un enrichissement du Québec via ses exportations, or le coût de l’électricité produite par nos nouvelles centrales est à peu près le même que le prix de nos exportations. Cette pratique est loin d’être la poule aux œufs d’or.

Cette stratégie énergétique n’innove en rien, si ce n’est l’ouverture plus grande à l’entreprise privée dans la production d’électricité, au détriment des intérêts de la population québécoise et de l’efficacité.

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