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L’axe anglo-saxon
N° 250 - juin 2006
Était-il, comme Judas, un « consultant honoraire » ?
L’affaire Morinocchio est-elle vraiment un opéra-bouffe ?
Pierre Dubuc
Aux journalistes qui lui demandaient: « Si vous n’étiez pas un informateur rémunéré de la GRC, comment qualifieriez-vous votre relation avec les services secrets canadiens ? » Et Morin de répondre : « J’étais quelque chose comme un consultant à honoraires ».

Le Québec tout entier aurait dû s’écrouler sous un rire homérique. Mais non !, notre « consultant à honoraires » a fait le tour des médias pour mousser les ventes de son dernier ouvrage L’affaire Morin, légendes, sottises et calomnies. On a espéré en vain qu’à l’émission Tout le monde en parle un Chapleau se lève, lui tire les rouflaquettes en lui disant : « Voyons, Claude, c’est une joke ! »

Car, pour sa défense, Claude Morin n’a rien de plus consistant à offrir que le témoignage d’agents de la GRC et des ex-premiers ministres canadiens Trudeau et Chrétien. L’ancien directeur de la GRC Donald Cobb aurait déclaré à la journaliste Josée Boileau : « Jamais M. Morin n’a agi contre le Québec ». Un obscur agent, du nom de Gilbert Albert, est allé encore plus loin. Au journaliste Yves Boisvert de La Presse, il confiait ce secret d’État : « Morin n’a jamais été un vrai informateur. Le contrôleur était contrôlé par Morin. » J’imagine qu’on doit se rouler par terre dans les bureaux de la GRC.

Mais Morin en remet. Il écrit que « la GRC a agi de son propre chef » et que « pour une rarissime fois de ma vie, je suis d’accord avec Trudeau et Chrétien qui ont déclaré à la télévision n’avoir jamais rien su de l’affaire ».

Dans son livre inutile – puisqu’il ne nous apprend rien de nouveau – Morin s’amuse à chercher à miner la crédibilité de Lorraine Lagacé – celle qui a informé René Lévesque de ses activités secrètes avec la GRC – et l’éthique journalistique de Normand Lester en montant en épingle des contradictions mineures. Mais l’essentiel des faits demeure.

Claude Morin a reconnu et reconnaît toujours avoir eu des contacts dès 1951, alors qu’il était étudiant, avec l’officier Raymond Parent du bureau de la GRC à Québec. Il admet avoir rencontré à nouveau Raymond Parent au printemps de 1966, puis en 1967 et 1969. Plus tard, à l’été 1974, il rencontre, alors qu’il est membre de l’exécutif national du Parti Québécois, l’agent Léo Fontaine à au moins 29 reprises. Claude Morin accepte d’être rémunéré. Il touche de 500 à 800 dollars par rencontre. Puis, en 1977, le Parti Québécois au pouvoir, il poursuit ses contacts avec la GRC. Son nouveau contrôleur est Jean-Louis Gagnon qui deviendra directeur adjoint du Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS).

Morin essaie de justifier sa démarche en disant qu’il voulait savoir ce que les services secrets tramaient contre l’État québécois et, plus tard, contre le Parti Québécois. Il affirme que les services secrets étaient préoccupés par l’infiltration étrangère, surtout française, dans les affaires intérieures du Canada.

Morin réplique à plusieurs affirmations accessoires de Normand Lester, mais évite soigneusement de répondre à cette révélation cardinale, soit que Raymond Parent n’a jamais fait partie du contre-espionnage, mais était plutôt un spécialiste de la lutte contre « la subversion communiste et séparatiste », qu’il était un homme de la section antisubversive.

Des documents rendus publics ont dévoilé que Raymond Parent était un des signataires de la note secrète autorisant le vol par effraction des listes de membres du Parti Québécois le 9 janvier 1973 dans le cadre de l’Opération HAM. Dans son témoignage devant la Commission MacDonald, le chef des services secrets canadiens, John Starnes, dira que l’espionnage politique du mouvement nationaliste émanait d’une requête du cabinet Trudeau datant du 19 décembre 1969.

Claude Morin jure de ses grands dieux qu’il n’a jamais révélé aucun secret du Parti Québécois à la GRC et qu’au contraire il s’est surtout employé lors de ses rencontres avec Léo Fontaine à disculper les militants que la GRC avait à l’œil.

Dans l’analyse approfondie que nous avons faite de l’affaire Morin dans notre livre L’autre histoire de l’indépendance, nous avons émis l’hypothèse que la relation fonctionnait en sens inverse, que c’est la GRC qui informait Morin, qui lui donnait le nom des militants qui risquaient de faire avorter sa stratégie étapiste.

Dans la narration qu’il fait de cette première rencontre avec Léo Fontaine dans son autobiographie politique Les choses comme elles étaient, Claude Morin écrit que ce dernier s’enquiert des chances de succès de sa proposition référendaire à la veille du congrès de novembre 1974 du Parti Québécois. « Les gauchistes ne feraient pas avorter le projet ? », lui demande Fontaine. « Pour lui, je risquais beaucoup car, encore une fois, il estimait les “ gauchistes ” fort puissants ».

Claude Morin poursuit dans Les choses comme elles étaient : « M. Fontaine voulut ensuite me mettre au courant, pour ma gouverne personnelle et aussi pour savoir à quoi s’en tenir à leur sujet, des noms de quelques suspects qui, selon lui, étaient CONSCIEMMENT OU NON téléguidés par l’extérieur, dans ce cas, par la France. » Au cours des rencontres subséquentes, Léo Fontaine avait toujours, nous dit Morin, « sa liste de suspects, des Français pour la majorité, quelques Québécois et une poignée de ressortissants d’autres pays. Une dizaine de noms au début, puis avec le temps, une trentaine ».

Dans son nouvel ouvrage, Morin en rajoute. Il nous dit aujourd’hui que parmi ces personnes, il y avait des « vedettes péquistes naissantes, contestataires automatiques et parfois agaçants à chaque réunion du Conseil national du Parti Québécois, ainsi que des permanents syndicaux et responsables d’organismes communautaires ».

Était-ce seulement des noms de personnes qui représentaient des risques pour la sécurité nationale, ou ne constituaient-elles pas également des risques pouvant faire avorter la stratégie étapiste de Morin ? Que faisait Morin de ces noms, lui qui menait la lutte contre la « go-gauche » au sein du PQ ? Lui étaient-ils utiles pour isoler les opposants à ses projets ? L’identification de ces personnes par la GRC avait-elle été établie à partir des listes de membres volées dans le cadre de l’Opération HAM ?

En réponse à notre livre, Morin s’indigne que nous l’ayons accusé d’avoir emprunté la stratégie référendaire aux fédéralistes. Il ne peut évidemment nier que l’idée de la tenue d’un référendum lui soit venue d’une discussion avec de hauts fonctionnaires fédéraux, puisque nous nous étions appuyés sur un extrait de son livre Mes premiers ministres pour l’affirmer.

« L’idée du référendum, écrit-il dans ce livre, me fut involontairement suggérée en 1969 par trois personnalités renommées de l’establishment politico-technocratique anglophone fédéral. » Il mentionne le nom, entre autres, de Gordon Robertson, secrétaire du cabinet fédéral.

Aujourd’hui, Morin évite soigneusement de dire que Gordon Robertson était en 1969 co-responsable avec Marc Lalonde des services de renseignements parallèles mis sur pied par le cabinet Trudeau pour lutter contre le séparatisme.

Dans L’autre histoire de l’indépendance, nous avons examiné dans le détail toutes les péripéties des efforts de Morin pour imposer la stratégie référendaire au Parti Québécois et affirmé que celle-ci s’inscrivait parfaitement dans le plan fédéral pour contrer la souveraineté. Les fédéralistes savaient pertinemment que le Parti Québécois, devenu l’Opposition officielle en 1973, accéderait inévitablement au pouvoir et que cela signifiait l’indépendance du Québec comme le stipulait alors son programme. La seule stratégie qui s’imposait était de gagner du temps, ce qu’offrait l’étapisme défendu par Claude Morin.

La principale ligne de défense de Morin est d’invoquer son apport à titre de fonctionnaire, puis de ministre, à la consolidation des pouvoirs du Québec. Un fait indéniable. Comment cela peut-il se conjuguer au fait qu’il ait été un agent secret de cet État qu’il combattait ?

Il l’exprime en cherchant noise à Normand Lester. « Ou bien, ainsi qu’il (Lester) l’avance, j’avais été “ l’œil d’Ottawa au sein du gouvernement du Québec ”, ou bien, autre citation de lui, j’avais joué “ un rôle capital dans la politique d’affirmation du Québec dès 1960 ”. Deux affirmations qui s’excluent mutuellement telles quelles. On est traître ou on ne l’est pas. »

L’explication politique, avons-nous soutenu dans L’autre histoire de l’indépendance, réside dans le fait que Claude Morin était, avant d’être un agent de la GRC, un agent de la CIA. J’y écrivais : « La consolidation du pouvoir québécois, dont Claude Morin a été un des architectes, pouvait facilement s’inscrire dans la perspective états-unienne de renforcement du pouvoir des provinces canadiennes pour freiner les velléités d’indépendance du gouvernement central à l’égard de Washington ». Morin cite ce passage, le présente comme « flyé », mais n’y oppose aucun argument.

Dans Les choses comme elles étaient, Claude Morin raconte, lorsque Léo Fontaine le contacte pour la première fois, son intérêt pour les relations de collaboration qui existent entre la GRC et la CIA. La réponse de Morin à Fontaine, lorsque ce dernier lui demande si par hasard il ne connaîtrait pas quelqu’un à qui la GRC pourrait se fier, est très révélatrice. « Je lui répondis en boutade, écrit Morin, que le mieux serait pour lui de mettre la main sur un des agents que la CIA avait déjà probablement placés dans le PQ et à l’utiliser aussi pour les fins de la RCMP ! ».

Ce n’était pas une boutade. Et cet agent était Claude Morin.

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