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L’axe anglo-saxon
N° 250 - juin 2006
Au moment où le syndicalisme traditionnel fait du surplace, le mouvement de grève et d’action des hispanophones s’est développé en-dehors des cadres syndicaux habituels.
La droite américaine craint un « Québec hispanophone »
Pierre Dubuc
Le Premier Mai 2006, des milliers et des milliers de Latinos se sont absentés du travail et de l’école, ont manifesté dans les rues des principales villes américaines et ont fait grève de consommation pour protester contre le projet de loi HR 4437 sur le contrôle de l’immigration illégale et faire reconnaître leur apport économique à la société américaine.

À New York, Los Angeles, San Diego et Chicago, les magasins et les restaurants tenus par des hispanophones étaient fermés. À Los Angeles, selon le New York Times, ils étaient 500 000 à manifester dans la rue. À Chicago, plus de 400 000. D’après les organisateurs, des manifestations ont eu lieu dans plus de 70 villes. À plusieurs endroits, les hispanophones ont été rejoints dans la rue par les opposants à la guerre en Irak et d’autres groupes de pression.

Les laitues, les tomates et les raisins sont restés dans les champs de la Californie et de l’Arizona. Les camionneurs qui transportent 70 % des marchandises dans les ports de Los Angeles et Long Beach en Californie n’étaient pas au travail. Les abattoirs du Midwest et de l’Ouest qui emploient plus de 20 000 travailleurs sont restés fermés.

Cent vingt ans exactement après les grèves et les manifestations de mai 1886 de Chicago pour la journée de 8 heures – dont la commémoration est célébrée chaque année le Premier Mai à travers le monde mais boudée aux États-Unis – il faisait chaud au cœur de voir des travailleurs et des travailleuses rallumer le flambeau du mouvement ouvrier international sur le sol américain.

Que ce soit des ouvriers et des ouvrières hispanophones qui renouent avec cette tradition que seul le mouvement ouvrier québécois maintenait en Amérique du Nord est très significatif. Le Premier Mai, vieux symbole de l’internationalisme prolétarien, est célébré en Amérique du Nord par la classe ouvrière de deux nationalités opprimées.

Au moment où le syndicalisme traditionnel fait du surplace, le mouvement de grève et d’action des hispanophones s’est développé en-dehors des cadres syndicaux habituels. La lutte s’est organisée et s’est propagée par l’intermédiaire des organisations communautaires, des médias hispanophones et d’Internet.

Plus importante encore, une jonction s’est opérée entre le mouvement ouvrier et le mouvement national hispanophone. Au Québec, on oublie aujourd’hui que c’est cet entrelacement serré qui a fait la force des mouvements ouvrier et souverainiste au cours des années 1960 et 1970, alors qu’ont été adoptées les législations les plus progressistes de notre histoire.

D’autres considérations stratégiques fort importantes pour le Québec sont en jeu dans le mouvement en train de se développer aux États-Unis. Avec ses 35 millions de personnes – soit plus que la population totale du Canada – les hispanophones constituent aujourd’hui la minorité nationale la plus importante des États-Unis.

Contrairement aux vagues précédentes d’immigration qui ont peuplé les États-Unis, les Hispanophones sont concentrés dans certaines régions, maintiennent leurs traditions et leur langue et gardent contact avec leur pays d’origine. Leur taux de fécondité atteint 3 %, comparativement à 1,8 % pour les Blancs.

Le flux d’immigrants est continu. Les États-Unis est le seul pays qui partage une frontière importante avec un pays du Tiers-Monde et l’écart de revenus avec le Mexique est le plus grand au monde entre deux pays voisins. La politique impérialiste américaine creuse cet écart avec le Mexique et les autres pays d’Amérique centrale, ruine leur paysannerie et provoque une vague imparable d’immigrants aux États-Unis.

Auparavant, aucun groupe ethnique ne constituait une majorité de la population dans une région ou une grande ville des États-Unis. Aujourd’hui, dix des douze villes importantes situées du côté américain de la frontière avec le Mexique sont hispaniques à plus de 75 % (six d’entre elles le sont à plus de 90 % !).

Dans les États limitrophes avec le Mexique, la proportion de Latinos est impressionnante. Ils constituent en Arizona 25 % de la population, 32 % au Texas, 42 % au Nouveau-Mexique, 32 % en Californie. La ville de Los Angeles est à 48 % hispanophone. Ces États, avec l’Utah et le Nevada, ont été arrachés au Mexique lors de la guerre d’indépendance du Texas (1835-1836) et de la guerre entre le Mexique et les États-Unis (1846-1848).

Des idéologues importants de la droite américaine comme Samuel Huntington – auteur du Choc des civilisations et plus récemment de Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures – craignent la formation d’un « Québec hispanophone » – c’est leur expression – dans le sud-ouest états-unien. « L’immigration mexicaine, s’inquiète Huntington, mène actuellement à une reconquista démographique de territoires que les Américains avaient enlevés au Mexique par la force et conduit à leur mexicanisation. »

Mais le plus grave, déplore Huntington, c’est que les Mexicains ne veulent pas devenir de vrais Américains parce que de 65 % à 85 % d’entre eux insistent sur la nécessité pour leurs enfants de parler couramment l’espagnol.

Nous avons vu ce débat identitaire surgir lors des manifestations hispanophones. Au départ, les drapeaux mexicains et des autres pays d’Amérique centrale étaient aussi présents que le drapeau américain. Ce qui a déclenché un tollé chez la droite américaine. Les hispanophones ont mis de côté leurs drapeaux nationaux et, pour manifester leur désir d’intégration à la société américaine, ont entonné l’hymne national américain… en espagnol !

Le président George W. Bush, pourtant hispanophile en d’autres occasions, s’est rangé cette fois dans le camp de la droite américaine en déclarant que l’hymne national devait être chanté en anglais. Si les hispanophones ont mis de côté leurs drapeaux nationaux, il y a peu de chance qu’ils fassent de même avec leur langue.

Mais les drapeaux nationaux pourraient être déployés en grand nombre si les États-Unis intervenaient militairement contre Hugo Chavez au Venezuela ou Evo Morales en Bolivie. Déjà, le Mexique s’est prononcé contre l’intervention américaine en Irak.

Ces développements politiques doivent être une source de réjouissances pour le mouvement souverainiste québécois. Au plan linguistique, il faut désormais cesser de considérer les États-Unis comme un bloc monolithique anglophone et saluer la présence d’une imposante minorité hispanophone qui résiste comme nous à l’anglicisation.

Au plan politique, on ne peut exclure l’exacerbation des contradictions nationales au sein même des États-Unis avec la présence de ce « Québec hispanophone » de la reconquista. C’est un secret de polichinelle qu’une des raisons de l’opposition de Washington à l’indépendance du Québec est l’exemple que cela pourrait constituer pour les États du sud-ouest où la population hispanophone sera bientôt majoritaire.

Au terme de sa vie, le chef patriote Louis-Joseph Papineau entrevoyait la métamorphose de la nationalité québécoise en une identité continentale. Une nouvelle identité qui ne s’appuierait plus sur la nationalité aliénante issue de l’union des deux Canadas, mais sur une « nationalité colombienne » libératrice qui résulterait de la confédération des États des trois Amériques.

Papineau se rapproche alors de l’interaméricanité de Simon Bolívar et annonce même l’idée, une fois l’indépendance acquise, d’une union des peuples des Amériques dans le respect de la souveraineté de chacun d’eux. C’est cette perspective que nous devons remettre de l’avant à la lumière des développements politiques en Amérique latine et… aux États-Unis !

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