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L’axe anglo-saxon
N° 250 - juin 2006
La prospérité de Montréal passe par la séparation du Québec
Jane Jacobs une anomalie souveraine
Robin Philpot
La Presse a récemment demandé à ses lecteurs des idées pour assurer la prospérité de la ville de Montréal et de sa région. Si ce journal avait demandé à la sommité mondiale de l’urbanisme et du développement économique des villes, Jane Jacobs, elle aurait répondu : la prospérité de Montréal, métropole économique, passe par la séparation du Québec du Canada! Rien de moins. Elle le disait d’ailleurs depuis 1979.

Jane Jacobs est décédée, à Toronto, le 25 avril dernier, à l’âge de 89 ans. Pour avoir une idée de son importance comme penseur, notons que le New York Times et le Globe and Mail lui ont rendu hommage en une, suivi de longs articles. En vue de la publication de mon livre Le référendum volé (Les Intouchables, 2005), Jane Jacobs m’a accordé une longue entrevue – l’une de ses dernières – au cours de laquelle elle a précisé et répété ses idées sur l’importance de l’indépendance du Québec pour le développement de Montréal, et par la même occasion, de tout le Québec. Par ailleurs, elle avait accepté ma demande d’entrevue justement parce que celle-ci portait sur le Québec, sujet sur lequel personne dans les médias canadiens ne voulait qu’elle s’exprime.

Son argumentation en mai 2005 était implacable, comme elle l’était dès 1979, dans un livre, toujours pas traduit The Question of Separatism : Quebec and the Struggle over Sovereignty. Bref, les villes sont la source de la richesse des nations, leur oxygène. Pour se développer et prospérer, et pour pouvoir faire du commerce librement avec d’autres villes dans le monde, les villes ont besoin d’une certaine indépendance et liberté politiques. Or, dans les conditions « nationales » du Canada, avec une métropole, Toronto, la ville région de Montréal sera inévitablement appelée à devenir un satellite de Toronto, une ville inféodée à la « métropole canadienne ». Montréal en souffrirait, tout le Québec en souffrirait. Qui plus est, selon Jane Jacobs, une telle relation n’est pas intéressante pour la ville région de Toronto non plus!

Dans son livre de 1979 elle avait écrit : « En somme, Montréal ne peut se permettre de se comporter comme d’autres villes régionales au Canada sans causer un tort énorme au bien-être de tous les Québécois. Montréal doit devenir un centre économique créateur en soi. Cela veut dire que Montréal doit créer de nouvelles entreprises, dont certaines commenceront à produire une vaste gamme de produits, aujourd’hui importés d’autres pays ou de d’autres régions du Canada, et qui généreront de nouveaux produits et services qui pourront être vendus à l’extérieur, comme à l’intérieur, de Montréal et du Québec…

« Or, il n’y a probablement aucune chance que cela se produise tant que le Québec demeurera une province du Canada. Les banquiers, politiciens et fonctionnaires canadiens, captifs de l’enchantement de l’exploitation des ressources naturelles, des succursales clé en main et des projets technologiques grandioses, ne pourront pas répondre aux demandes économiques très différentes de Montréal. Les croyances et les pratiques partagées au Canada ne changeront pas seulement parce qu’une ville, Montréal, et une province, le Québec, ont un besoin criant de changement. »

D’aucuns pensent que la position de Jane Jacobs sur le Québec était une « anomalie » – le mot est de Marie-France Bazzo de Radio-Canada. Rien n’est moins vrai. D’abord, elle me l’a répété avec force en 2005, au grand dam de ceux qui veulent supprimer cet aspect de sa pensée. Mais aussi, parce qu’elle a poursuivi dans les années 1980 ses recherches sur Les villes et la richesse des nations. Dans cet ouvrage, elle démontre, exemples à l’appui, notamment de la Scandinavie, comment des villes importantes dans de petits pays desservent mieux ces pays que ne le font la même sorte de villes dans de grands ensembles « nationaux », qui tolèrent mal des métropoles concurrentes. L’une doit se sacrifier pour l’autre. Et l’autre, pour maintenir sa domination sur le grand ensemble, souvent à coups de subventions et de corruption, finit par décliner aussi. « Les dominateurs font de mauvais commerçants » disait-elle.

Jane Jacobs était aussi partisane de la décentralisation vers les villes régionales. Les villes ressources régionales ont aussi besoin de pouvoir faire du commerce librement entre elles et avec la métropole. Mais selon elle, alors que les régions du Québec réclament davantage de pouvoirs, seule l’indépendance du Québec permettrait de réaliser cette décentralisation parce que, dans la structure actuelle, le Québec ne possède tout simplement pas les pouvoirs pour faire une vraie décentralisation.

Après avoir lu les livres de Jane Jacobs, on ne voit plus Montréal de la même façon. Quand elle décrit le déclin économique de New York des années 1950, on pense à Montréal : « L’un des symptômes de la pauvreté grandissante d’une ville… est qu’elle est trop pauvre pour réparer son métro, son réseau d’aqueducs, ses rues et ses ponts, alors que quand la ville était riche et vigoureuse sur le plan économique, elle pouvait supporter, à même ses revenus, les coûts de construction de ces formidables installations. »

Alors que la logique de quêteux domine chez les inconditionnels du Canada quand ils voient la faiblesse de Montréal, Jane Jacobs répond avec des solutions politiques et simples. Pour elle, le développement n’est pas sorcier : on doit le faire soi-même; pour toute économie, ou bien on le fait soi-même ou bien il n’y aura pas de développement. « Comme nous le savons, écrit-elle, la dépendance est débilitante. Sa contrepartie est parfois aussi vraie. C’est-à-dire que parfois l’indépendance libère des efforts de tous genres, dégage des sources d’énergie, d’initiative, d’originalité et de confiance en soi jusque-là inexploitées. C’est l’expérience, par exemple, de la Norvège quand elle s’est séparée de la Suède au début du XXe siècle. »

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