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À l’ombre de l’orford
N° 249 - mai 2006
À son huitième retour en prison, elle s’entaille les poignets
Un monde qui se dévore par en dedans
Ginette Leroux
La lecture d’Écorchées, le roman de Sylvie Frigon tout récemment paru aux Éditions du remue-ménage, invite à pénétrer le monde carcéral des femmes, un univers de souffrance et de rédemption. Pendant que « certaines font leur temps dur, d’autres se reconstruisent ».

C’est l’univers de Juliette qui, en 1996, retourne en prison pour la huitième fois. « Chus pu capable », crie-t-elle par le geste qu’elle vient de commettre en se tailladant les poignets. « Fuck ! », on la ranime. Pourtant elle aurait voulu mourir pour ne plus souffrir. Et ça recommence. « Bonne à rien », se répète celle qui l’a entendu des centaines de fois de sa mère. Sa vie n’est qu’une série d’échecs.

Que dire des pertes ? Si elles n’étaient que matérielles, meubles, logement, travail… Mais lorsqu’on perd la garde de son enfant, qu’il doit être pris en charge tantôt par sa mère tantôt par sa sœur, et que le conjoint en profite pour prendre le bord, alors la confiance en soi s’effrite, les nerfs lâchent, le désespoir s’installe. On devient incapable de tout. Même les liens maternels s’effilochent.

Et Jo qui n’est plus là. Transférée dans une autre maison de détention. « Je voulais oublier la prison, la douleur », écrit Juliette qui explique à son amie pourquoi elle a mis du temps à reprendre contact avec elle. Elle lui parle de son fils Maxime venu lui rendre visite la veille. « J’avais tellement de choses à lui dire, mais y a rien qui a sorti. J’aime mieux pus le voir », avoue-t-elle. « Penses-tu à la sortie ? », questionne-t-elle en terminant, sans penser que, si sa sortie approche, son amie d’infortune, elle, a écopé d’une sentence-vie.

On entre en prison comme en religion. Sauf qu’ici, on ne choisit pas. La vie y est codifiée, le quotidien rectiligne où tout semblant de vie réelle s’arrête aux portes cloîtrées de l’intérieur. D’où les émotions décuplées, les désirs exacerbés. Cela Sylvie Frigon le rend avec justesse par une écriture dépouillée, syncopée, rythmée aux phrases martelées comme des coups de poing sur la porte.

L’auteure, professeure et directrice du département de criminologie de l’Université d’Ottawa, qui a l’habitude des essais et des articles universitaires, a préféré cette fois la fiction. Un choix éclairé dans les circonstances. Avec le roman, Sylvie Frigon se permet de donner vie à ses observations qui prennent la forme de personnages.

À Juliette et Jo se joignent d’autres voix. Des femmes droguées « aux bras marqués comme si une machine à coudre avait passé dessus », des femmes médicamentées « Mes pilules, tabarnak ! Tu joues avec mes nerfs », s’impatiente Justine, des femmes psychiatrisées « qui peuvent sauter à tout moment ». Les psychologues, infirmières et agentes correctionnelles, intervenantes attentionnées, déploient des trésors d’humanité pour écouter, soigner, sécuriser ces femmes « artichaut » ensevelies sous leurs couches de souffrance, et cela, malgré les coupures insensées décrétées par le ministère de la Sécurité publique.

Alors comment survivre dans « un monde qui se dévore par en-dedans » ? Sylvie Frigon, de concert avec la chorégraphe française Claire Jenny, prépare en ce moment un ouvrage sur la danse en prison. Cette forme de thérapie par l’art permet d’entrer en contact avec le corps souffrant, de l’apprivoiser, de le panser.

« Des corps qui ne savent plus se poser, souffler, dans l’attente obsessionnelle d’un lendemain inconnu, une attente scandée par l’organisation extrême du quotidien », écrit Claire Jenny, en exergue du prologue.

Une partie des revenus provenant de la vente du livre servira à financer des ateliers d’art et de création à l’intention des détenues.

Écorchées, Sylvie Frigon, Les éditions du remue-ménage, 2006

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