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À l’ombre de l’orford
N° 249 - mai 2006
Des hélicoptères et des recrues ! réclame le général Hillier
Le gouvernement Harper se révèle un boute-en-guerre
Pierre Dubuc
Il s’était écoulé à peine douze heures depuis le débat à la Chambre des Communes sur la présence militaire canadienne en Afghanistan que déjà le chef d’état-major de la Défense, le général Rick Hillier, déclarait le « débat clos » devant des gens d’affaires de Toronto et réclamait « des hélicoptères et des recrues ». Pourtant, le débat au Parlement a laissé plusieurs questions en suspens.

Il est d’abord étonnant – et éloquent ! – que ce soit le ministre de la Défense, Gordon O’Connor, qui ait le premier pris la parole et non le premier ministre ou le ministre des Affaires étrangères. Le premier ministre n’est même pas intervenu.

Le ministre O’Connor a précisé les trois objectifs du déploiement militaire canadien en Afghanistan : la lutte contre les terroristes qui menacent notre sécurité, l’exportation de la démocratie et le relèvement économique du pays.

Le ministre a rappelé « les terribles attentats du 11 septembre 2001 » et ceux survenus par la suite à Bali, Madrid et Londres. « Aller livrer la lutte à un adversaire sur son propre territoire est une méthode efficace pour contrer la menace qu’il représente », a déclaré le ministre.

Le problème est que la veille le journal The Observer révélait que les attentats de Londres n’étaient pas liés au réseau al-Qaïda. L’enquête policière révèle, selon le journal britannique, que les attentats sont le fruit d’un « complot simple et peu onéreux » imaginé par quatre kamikaze martyrs, élaboré à partir d’informations trouvées sur Internet.

L’étude la plus complète sur les terroristes, menée par Marc Sageman, un ancien agent de la CIA, et publiée sous le titre Understanding Terror Networks, démontre que les deux-tiers des 172 terroristes analysés étaient, non pas de pauvres paysans illettrés comme ceux que combattent les forces d’occupation en Afghanistan, mais des petits-bourgeois des villes européennes ayant une formation universitaire, souvent dans les nouvelles technologies.

Le ministre des Affaires étrangères, Peter Mackay, est longuement intervenu pour préciser le second objectif . « Les Afghans partagent nos valeurs. Ils y ont adhéré dans leur nouvelle constitution », a-t-il dit en ajoutant : « Nous avons parlé clairement en faveur de la liberté de parole et de religion, et nous avons un rôle important à jouer dans le développement du système judiciaire en Afghanistan. »

Évidemment, comme on était en droit de s’y attendre, un député – en l’occurrence le néo-démocrate Bill Siksay – a posé des questions sur le cas de cet « ancien musulman qui devait répondre devant les tribunaux de sa conversion au christianisme ».

La réponse est venue du ministre de la Sécurité publique, Stockwell Day, qui a soigneusement évité de parler de la constitution et du système judiciaire afghan qui ont légalisé cette condamnation. « Le fait que nous soyons présents sur le terrain a donné à notre premier ministre l’autorité morale suffisante pour prendre position lorsqu’il a téléphoné aux autorités afghanes et pour dire qu’elles ne pouvaient agir ainsi », a-t-il fièrement déclaré sans y voir un aveu d’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays étranger.

La députée bloquiste Francine Lalonde en a remis en citant le rapport accablant de Kofi Annan du 6 mars dernier sur l’Afghanistan. Le secrétaire-général de l’ONU y dénonce « l’impunité dont jouissent les commandants de faction et les anciens chefs de guerre » et qui « contribue à compromettre toute amélioration même légère ».

Kofi Annan fait état « de nombreuses violations graves des droits de l’Homme commises par des représentants des organismes nationaux de sécurité, en particulier des arrestations arbitraires, des détentions illégales et des actes de torture. »

La question du sort des combattants afghans faits prisonniers par les troupes canadiennes s’imposait. Francine Lalonde s’en est prise à l’entente sur le transfert des détenus aux autorités afghanes. Une entente, a-t-elle souligné, « que le général Hillier a négocié tout seul, sans l’aide de l’ex-ministre des Affaires étrangères ou de celui de la Défense nationale ». Une entente qui, selon elle, « ne protège ni les soldats ni les prisonniers », une entente qui « doit être négociée à nouveau en entier, voire rejetée. »

Le troisième objectif, soit celui de restaurer l’économie afghane, n’est pas non plus couronné de succès. Le journaliste Jeffrey Simpson du Globe and Mail (11 avril 2006) cite un rapport des Nations unies sur les drogues et le crime selon lequel l’opium représente 52 % du produit intérieur brut de l’Afghanistan. D’après le rapport, l’Afghanistan fournit 87 % de la production mondiale d’opium. On se rappellera que les talibans avaient complètement éradiqué la production d’opium en 1996.

Le débat à la Chambre des Communes a été demandé par le Bloc Québécois et le NPD à cause du changement de mission de l’armée canadienne. Les troupes ont quitté Kaboul pour Kandahar et combattent directement les rebelles afghans. Elles étaient sous le commandement de l’OTAN et elles passent sous commandement américain dans le cadre de l’Opération Enduring Freedom (Liberté immuable). La députée néo-démocrate Mme Dawn Black a bien résumé la question : « On nous avait dit qu’il s’agissait essentiellement d’une mission de reconstruction. Il est clair qu’il s’agit aujourd’hui d’une mission anti-insurrectionnelle. » Elle s’est inquiétée du fait « que des soldats canadiens arborent des insignes de l’armée des États-Unis sur leur uniforme. »

La députée néo-démocrate Alexa McDonough a souligné que les travailleurs communautaires canadiens sur le terrain ont vite réalisé le changement de mission et en ont tiré la conclusion qui s’imposait. Plusieurs ONG, explique-t-elle, « ont lancé un avertissement sans équivoque, à savoir que le fait de confondre les objectifs militaires et humanitaires à Kandahar faisait courir inutilement des risques aux travailleurs humanitaires et aux civils afghans. En conséquence, de nombreuses ONG internationales ont en fait quitté Kandahar, y compris d’importantes ONG canadiennes. »

Francine Lalonde a, elle aussi, mis en doute le fait qu’un soldat puisse « être capable d’agir en tant que diplomate le matin, de faire de l’aide humanitaire le midi et de jouer les Rambo à 16 heures.»

Les membres du gouvernement nient qu’il y ait changement de mission. Mais dans une entrevue au Globe and Mail, le 7 mars dernier, le secrétaire général de l’OTAN Jassp de Hoop Scheffet insistait sur le fait que la mission de l’OTAN était différente de l’Opération américaine Enduring Freedom. Selon le Globe, des officiels de l’OTAN racontent que ce sont les militaires canadiens qui ont insisté pour envoyer des troupes dans la zone la plus dangereuse de l’Afghanistan pour « contrer l’image du Canada comme pays faible militairement ». Malheureusement, aucun député n’a rapporté ces propos dans le débat à la Chambre des Communes.

Le gouvernement et les partis d’opposition se retranchent derrière les résolutions de l’ONU et de l’OTAN justifiant l’intervention militaire en Afghanistan et évitent de poser les questions de fond. Le grand stratège militaire Clausewitz disait que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». La politique américaine en Afghanistan n’en est pas une de lutte contre le terrorisme, de restauration de la démocratie ou d’éradication de la drogue. Son but est le contrôle des champs pétrolifères de la région. La politique canadienne en est une d’alignement sur la politique américaine.

Plusieurs députés ont fait écho à l’opposition de larges secteurs de la population canadienne à cette guerre. Au Québec, un sondage CROP-La Presse nous apprenait que 69 % de la population québécoise est contre le changement de mission et 57 % contre la présence de troupes canadiennes en Afghanistan.

C’est la jeune députée bloquiste Maria Mourani qui a le mieux exprimé, sous forme de questions, cette opposition à la guerre. « J’ai rencontré beaucoup de gens très inquiets relativement à la présence des soldats canadiens en Afghanistan. J’ai entendu beaucoup de questions de citoyens comme celles-ci : Qui sommes-nous pour parler de démocratie et pour penser apporter la démocratie dans des pays du Moyen-Orient? Donnons-nous la démocratie par les armes? Est-ce le peuple qui prend la démocratie ou d’autres peuples qui l’imposent à d’autres peuples ? »

Puis, elle a soulevé une question fondamentale : « Est-ce un moyen d’appuyer la guerre en Irak ? » Au moment où les États-Unis s’apprêtent, selon plusieurs sources, à lancer une attaque contre l’Iran, il faut effectivement se demander si le Canada ne risque pas d’être entraîné dans un bourbier.

Plusieurs députés ont évoqué le danger de l’enlisement. « Les forces armées américaines ont passé quatre ans à contrer l’insurrection dans le Sud de l’Afghanistan et la situation est loin de s’être améliorée », a déclaré la néo-démocrate Dawn Black. « Qu’arriverait-il si la mission ne tournait pas bien? Y a-t-il un plan de retrait », a demandé le bloquiste Claude Bachand sans, bien sûr, obtenir de réponse. Son collègue du Bloc, Paul Crête, a dit qu’il fallait « éviter de s’enliser, comme cela s’est produit dans d’autres cas, pour ne citer que le cas des États-Unis au Viêt Nam. »

Enfin, le député libéral John McKay a conclu en appuyant ses propos de références à des ouvrages militaires : « L’Afghanistan a toujours été assez facile à conquérir; presque tous les envahisseurs ont atteint Kaboul. Ce qui est difficile, c’est d’y rester pendant une longue période, parce que les tribus n’arrivent tout simplement pas à s’entendre et à tolérer la présence dans leur pays d’étrangers qui leur disent quoi faire, et parce que tous les hommes âgés de plus de 14 ans portent un fusil. Voilà qu’on remet ça. L’Histoire n’est pas du côté des forces d’occupation. »

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