L'aut'journal
Le samedi 20 juillet 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
À l’ombre de l’orford
N° 249 - mai 2006
La réponse n’a pas changé depuis la guerre des Boers
Le Québec ne participe pas aux guerres coloniales
Jean-Claude Germain
Le refus québécois de participer à une guerre coloniale comme c’est le cas présentement en Afghanistan est une réaction prévisible qui, comme notre résistance atavique à la conscription, fait partie de nos gènes politiques. C’est vrai aujourd’hui comme cela l’était il y a plus de cent ans lorsque la question s’est posée pour la première fois.

En 1899, le premier-ministre du Canada sir Wilfrid Laurier faisait volte-face sur la participation canadienne à la Guerre des Boers. Après avoir soutenu que nos troupes ne devaient servir qu’à la défense du Canada – ce qui a toujours été la position traditionnelle du Québec – il cède à la pression des impérialistes et autorise l’envoi d’un contingent de volontaires en Afrique du Sud pour défendre les intérêts économiques de l’Empire britannique.

Avez-vous tenu compte de l’opinion du Québec ? lui demande Henri Bourassa. Mon cher Henri, la province de Québec n’a pas d’opinions, lui rétorque vivement sir Wilfrid, elle n’a que des sentiments. Laurier se leurre parce que sur cette question le sentiment du Québec est une opinion et son opinion, un sentiment général qui se traduit en un Non ! retentissant. Pas question d’appuyer les actions punitives d’un corps expéditionnaire !

L’année suivante, alors que Toronto se réjouit ou se désole des résultats de la guerre en Afrique du Sud, le Québec n’a toujours pas emboîté le pas impérial. D’ailleurs toute la presse anglaise du Dominion dénonce le peu d’entrain des Canadiens français à se porter à la défense de leur belle-mère patrie, l’Angleterre. Qu’est-ce qu’ils ont ces Québécois à ne pas comprendre que l’Empire britannique est menacé par une poignée d’Afrikaners ?

Alors que les Canadiens d’origine anglaise, d’un océan à l’autre, sont remplis d’enthousiasme, la province de Québec se met en travers du chemin, et les représentants de ce peuple auquel la mère patrie a accordé des privilèges et des concessions spéciales nous couvrent de honte devant le monde entier, s’offusque le Toronto News. Jamais le cœur canadien n’a battu si fortement à l’unisson du cœur anglais, s’extasie le journal torontois, mais les palpitations de ce cœur sont comprimées par l’apathie du Québec. Incidemment, les autres pays accordent plus volontiers leur appui au nationalisme des Boers qu’à l’impérialisme victorien. À Montréal, La Presse donne l’heure juste sur l’état d’esprit du Québec. Le Canada représente pour nous Canadiens français le monde entier car nous n’appartenons qu’à un seul pays, confirme le quotidien. Mais les Anglais ont deux patries : celle d’ici et celle d’outre-mer.

Le conflit armé dure déjà depuis un an. Jusqu’à maintenant, les impérialistes n’ont pas eu l’occasion de plastronner. Le corps expéditionnaire a accumulé plus d’échecs militaires que de succès. Cette performance n’est pas pour déplaire à la population canadienne française, qui s’identifie plus naturellement aux 100 000 Boers qui défendent leur pays qu’aux 360 000 soldats britanniques qui l’assiègent.

Tous les jours, les articles francophobes du Montreal Star attisent les préjugés chauvinistes. Faute de casser du Boer en Afrique, les impérialistes montréalais rêvent de corriger leurs Boers d’Amérique. Les remettre à leur place, leur montrer qu’ils sont les maîtres, by Jingo ! L’occasion se présente en mars. Les Afrikaners ont perdu la bataille de Ladysmith. L’impérialisme exulte ! La jingolâtrie explose ! Put up your flag ! Les étudiants de l’Université McGill se ruent dans la rue et se déchaînent contre tout ce qui est français. Put up your flag ! Attroupés devant l’édifice de La Patrie, ils contraignent les employés à hisser le drapeau anglais. Put up your flag ! À l’hôtel de ville, le maire Raymond Préfontaine feint de croire qu’il s’agit d’une manifestation estudiantine bruyante et anodine.

Put up your flag ! hurle le corps expéditionnaire de McGill qui monte à l’assaut de son Ladysmith montréalais, l’Université Laval de Montréal, rue Saint-Denis. Les émeutiers ne s’arrêtent que pour dérailler les tramways. La guérilla des drapeaux s’envenime. Une fois devant Laval, les McGill hissent au mât le drapeau anglais. Un étudiant de Laval le descend aussitôt. Les McGill reviennent à la charge, et parviennent à hisser le drapeau anglais de nouveau. L’étudiant de Laval répète son geste et les McGill envahissent les salles au grand dommage des vitres et des pupitres, relate le reporter de La Presse. Ne trouvant personne pour assouvir leur fureur, les étudiants de McGill s’acharnent sur le drapeau français. Tous les tricolores visibles sont déchirés et foulés aux pieds. La provocation est manifeste et sans équivoque. Put up your flag !

C’est la guerre ! Entre se battre pour l’Angleterre et se faire battre par les Anglais, il y a une marge. À chacun sa tradition militaire, les Canadiens français n’ont jamais laissé une attaque sans riposte. Vers quatre heures et demie, les étudiants de Laval se mettent en marche. À l’un des balcons de l’édifice du journal La Presse, ils remarquent un drapeau anglais. Ils prennent la place d’assaut. Une cinquantaine d’étudiants se rendent à l’étage supérieur et font disparaître l’Union Jack. Au chant de la Marseillaise, ils s’emparent ainsi de tous les drapeaux ennemis, rapporte les journalistes de La Presse.

Les gens de McGill font alors leur apparition au chant de God Save the Queen. La bagarre éclate. Un Anglais s’est emparé d’un drapeau tricolore et le déchire avec rage. Il est aussitôt entouré par des Canadiens français qui le forcent à s’agenouiller et à embrasser le drapeau qu’il vient de souiller. Le maire Préfontaine ne feint plus d’ignorer ce qui se passe. La police intervient et rétablit le calme. Le conflit s’aggrave. Au cours de la soirée, les McGill reprennent l’offensive, note le reporter qui se prend au jeu militaire. Munis de gourdins, de barres de fer et de sacs de pommes de terre gelées, ils se dirigent sur Laval. Attendus de pied ferme, ils sont repoussés par des jets d’eau glacée.

Pendant la nuit, une violente tempête de neige s’abat sur l’émeute et impose une trêve. Le lendemain, on ne peut pas bouger, la ville est paralysée, l’électricité est coupée, les tramways ne circulent pas et les trains entre Montréal et Québec sont bloqués. Le principal Peterson de l’Université McGill se rend à Laval. Il y est reçu par Mgr Bruchési, les professeurs et les étudiants. Peterson souhaite le rétablissement de la bonne entente et fait lecture d’une lettre d’excuses signée par des professeurs et des fonctionnaires de McGill. C’est l’intention qui compte, pourrait-on dire. Elle suffira. Les Laval refusent le renfort offert par les étudiants de Québec et les McGill celui des étudiants de Kingston et de Toronto.

Tout revient dans l’ordre. C’est une saute d’humeur montréalaise. La guerre des Boers d’Amérique s’est résorbée par elle-même. Néanmoins, l’affaire a soulevé toutes sortes de commentaires dans tout le Dominion. On y retient surtout les drapeaux anglais déchirés et foulés aux pieds en oubliant allégrement que les mêmes gestes ont été posés envers le tricolore. C’est ce qu’on appelle un blocage psychologique.

Si l’on s’était fié aux diapositives qui illustraient la conférence qu’a donnée un correspondant de guerre à Montréal, toutes les troupes coloniales en Afrique du Sud étaient canadiennes. À un auditeur qui s’en étonnait, le jeune Winston Churchill a répondu en clignant de l’œil. Ne vous en faites pas, a-t-il marmonné, en Australie, elles seront australiennes. Le tribut canadien à la vanité de l’Empire sera 224 morts et 252 blessés.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.