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Le Canada qui tue
N° 248 - avril 2006
Mon premier portulan
C’est la faute d’Alphonsine !
Jean-Claude Germain
La journée était splendide, le soleil radieux, la lumière franche et nous étions réunis dans une ruelle, à plusieurs rues de notre domicile, pour célébrer un événement quasi historique : la conclusion de la vente du barlin que nous avions depuis le début de la guerre. Mon père souriait, ma mère souriait, l’oncle qui avait rabattu l’acheteur souriait et le nouveau propriétaire n’arrivait pas à masquer sa joie de s’être porté acquéreur d’un coach à un prix aussi raisonnable. L’aubaine reluisait de partout. Le visage poupin et les lèvres gourmandes derrière sa voilette, la moitié grassette de l’acheteur trônait déjà sur le siège avant du véhicule attendant impatiemment que son mari se glisse au plus coupant derrière le volant.

Avant d’aller la rejoindre, il sentit le besoin de se rassurer. Vous m’avez bien dit que c’était la voiture de vot’mononcque curé ? Mon père prit l’air de celui à qui tous les confesseurs de l’Immaculée Conception aurait pu donner le bon Dieu d’office. Il n’a pas eu vraiment le temps de s’en servir, il est tombé malade au tout début de la guerre ! L’acheteur ricane. J’aurais peut-être dû faire ça moué-si ! Ça m’aurait sauvé quatre ans dans marine marchande à jouer les canards de bois pour les sous-marins.

De la voiture, sa moitié laisse échapper un soupir d’impatience. Chou, si ton bateau avait coulé, tu serais pus là pour faire des tours de machine han ? Sa voix était cajoleuse et nasillarde mais sa logique imparable. C’est vrai, des fois, j’oublie que la guerre est finie ! ajoute l’ex-marin en serrant précipitamment la main de mon père. Pendant que l’heureux élu referme la portière de l’auto et s’installe au volant de sa nouvelle acquisition, ma mère croise discrètement les doigts de ses deux mains derrière son dos.

Pour ma part, j’ignorais que nous avions un oncle curé dont je n’avais jamais entendu parler. À moins que ce ne fut le même qui s’évadait régulièrement de la prison ecclésiastique où les autorités religieuses l’avaient enfermé pour le faire sécher sur la corde à linge, ce qui ne l’empêchait pas de sauter la clôture. Les frasques scandaleuses de mon grand oncle intriguaient beaucoup ses neveux.

Mon père l’avait croisé en goguette et en soutane dans un blind pig du red light. Y était pas là pour prêcher la bonne nouvelle parc’que ça faisait longtemps que les deux Jeanne d’Arc qui l’accompagnaient s’étaient converties au champagne. Comment était-il ? Avait-il un air de famille ? Entoucas y avait un tic fatiquant, y se frottait toujours les mains avant d’ouvrir la bouche comme si y était en chaire. Sans doute pour sauver l’honneur de l’air de famille et à l’intention de son frère, le rabatteur d’aujourd’hui, qui cette fois-là le bombardait de questions, mon père avait ajouté que leur oncle avait un port d’évêque.

Lors de leur unique rencontre, le révérend Germain avait subitement perdu son hilarité en apprenant de la bouche de mon père qu’il était son oncle comme dans les romans de cape et d’épée que je lisais. Il était même resté un moment sans se frotter les mains. Comme ça t’es un des fils de Louis ! Le pauvre Louis ! C’est c’que ta grand-mère disait de ton père. Pauvre Louis ! Il était le seul de ses garçons dont elle n’avait pas choisi la profession. Une chance pour lui ! Parc’que pour le choix d’une carrière, la moyenne au bâton de ta grand-mère était redoutable, toutes des fall ball !

Mon père racontait à son frère que leur oncle qui avait retrouvé sa faconde s’était alors tourné vers ses compagnes pour leur demander si à leur avis, il avait une tête d’avocat. Après plusieurs fous rires, les filles avaient estimé qu’il ressemblait plutôt à un juge de la cour municipale. Municipale ! Les aspirations du révérend étaient plus élevées. J’avais une tête de bâtonnier, mais je me suis ramassé au Grand Séminaire ! Mon frère, l’Avocat, lui, rêvait d’être poète. Et le Docteur était né pour porter une bure de trappiste.

Le curé malgré lui n’avait pas tort puisque l’avocat malgré lui a fait partie de l’École littéraire de Montréal dans ses temps libres et qu’après la mort de sa femme, le médecin malgré lui a vécu pendant plus de vingt ans dans deux pièces attenantes à son cabinet et n’a jamais remis les pieds dans aucune des autres pièces de son immense maison de deux étages. Si ta grand-mère avait été la Sainte Vierge, tu peux être sûr que le p’tit Jésus s’rait pas né le 25 décembre. Alphonsine se s’rait trompée de mois !

Ce ne sera pas la dernière fois que j’aurai entendu cette rengaine qui voulait que la dégringolade sociale de la famille soit en grande partie la faute d’Alphonsine. Une théorie qui avait le grand avantage de faire de nous des pauvres malgré nous. Avec la quantité de littérature romanesque monarchiste que je dévorais, notre situation me semblait tout à fait normale. Je faisais partie de cette grande famille d’aristocrates déchus, spoliés de leurs noms et de leurs fortunes qui retrouvaient un jour leurs titres, leurs châteaux, la faveur de la favorite et l’amitié du roi. Que demander de plus ? Mourir pour la Couronne, la Culture ou l’Indépendance ? Quant à ce pauvre Louis, il demeure à ce jour un mystère. Ni mon père, ni mes oncles ne parlaient jamais de leur père.

Dans la ruelle, nous étions tous sur une même ligne à suivre des yeux une roue de secours à l’arrière d’une voiture qui s’éloignait, celle d’un mononcque oncle curé qui, lui, ne l’avait jamais conduite parce qu’il n’avait jamais existé. À peine l’ex-coach familial avait-il disparu de notre regard que mon père nous pressait tous à l’intérieur du garage et que son frère refermait les portes sur nous, en s’empressant de mettre les verrous, de fermer la lumière du plafond et de nous pousser vers l’obscurité du fond de la pièce. Même pour quelqu’un grimpé dans un escabeau qui aurait tenté de voir à l’intérieur par les carreaux du haut des portes, nous étions invisibles.

Mon père sortit sa montre. On est fine guidoune si la fanne tombe pas dans le radiateur au prochain coin de rue. Après quand ça va arriver, y seront rendus trop loin pour revenir sur leurs pas ! Ma tante était tout excitée de se retrouver dans le noir pour faire un mauvais coup. Ma mère n’arrivait pas à y croire. Moi, j’décroise pas les doigts avant d’être sûre qu’on s’en est débarrassé pour de bon !

Pour passer le temps, mon oncle racontait à voix basse l’histoire de la vente de son LaSalle. Ah ! le L-a-S-a-l-le ! s’est écriée ma tante sur le même ton que ma mère avait pris pour dire dé-bar-ras-sé ! L’acheteur habitait au bas de la côte près de la rue Ontario. En traversant la rue Sherbrooke, le LaSalle rend l’âme, mais la voiture déjà engagée dans la pente roule par elle-même jusqu’à la porte de son futur propriétaire qui ne s’est jamais rendu compte qu’elle n’était plus en état de fonctionner. C’était le clou de l’histoire ! Mon oncle l’avait vendu à un joueur de carte. Mais cette fois-là, c’est moi qui a été chanceux ! Le soir même, y a misé les clés au poker et y a perdu le char avant d’avoir eu le temps de s’en servir ! La chute appartenait à ma tante. Pis quand on l’a appris, ton oncle a pu se remettre à respirer !

Avant d’être un symbole de réussite sociale, la voiture a d’abord été pour moi un trouble de char. J’ai appris très tôt à m’accommoder de l’humeur capricieuse des autos et je comprenais parfaitement qu’après un certain temps, on puisse ressentir le besoin de changer le trouble de place et le passer à quelqu’un d’autre. À l’époque, je n’imaginais pas qu’on puisse se rendre d’un point à un autre sans s’arrêter à un garage, une maison de ferme, un presbytère ou un abreuvoir à chevaux pour refroidir les ardeurs d’un radiateur surchauffé ou sans le bris quelconque d’une pièce tout aussi quelconque ou mieux introuvable.

La gogosse qui aurait maintenu le ventilateur du radiateur à sa place était encore back order deux ans après la fin du conflit mondial. Ne pas la fabriquer avait non seulement fait partie de l’effort de guerre et contribué à vaincre les forces de l’Axe, mais également à nous faire tomber en panne à Longue-Pointe une fois sur deux lorsqu’on empruntait la rue Sherbrooke pour revenir du Bout-de-l’Ile. Mon père m’avait expliqué que les gens qui habitaient derrière la clôture de Saint-Jean-de-Dieu étaient du bon monde mais du pauvre monde. La seule fois où il avait employé la même expression était lors d’une visite à Caughnawaga qui m’avait beaucoup impressionné. J’ai donc été longtemps à croire que les pensionnaires de l’asile portaient des plumes, qu’ils frappaient sur des tambours et qu’ils dansaient en rond en émettant des cris rauques.

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