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Le Canada qui tue
N° 248 - avril 2006
Rien ne va plus ! Le numéro du Casino n’est pas sorti
La victoire de 300 organismes et associations
`Wilfried Cordeau
À ce stade-ci, nous pouvons dire que nous avons remporté cette première manche ! ». Porte-parole de la Table de concertation Action-Gardien, Karine Triollet ne croyait pas si bien dire le 6 mars dernier, devant les 300 citoyens de Pointe Saint-Charles rassemblés pour faire le point sur le déménagement du Casino de Montréal. Quatre jours plus tard, le Cirque du Soleil et Loto-Québec s’inclinaient après 10 mois de lutte.

Depuis le printemps 2005, cette coalition de groupes communautaires menait campagne contre le « complexe récréotouristique » que Loto-Québec et le Cirque du Soleil prévoyaient implanter au Bassin Peel. Un combat légitime, selon Mme Triollet. « Depuis 3 ou 4 ans, les questions d’aménagement urbain sont vraiment au cœur des préoccupations du plan d’action de la Table Action-Gardien, notamment la question du maintien dans les lieux de la population ». D’où l’importance de relayer l’inquiétude du milieu quant à l’arrivée d’un Casino.

« Notre campagne avait trois objectifs. Le premier c’était de rendre visible l’opposition du quartier. Le second consistait à élargir cette opposition. Plutôt qu’un phénomène de “ pas dans ma cour ”, pour nous, il y avait aussi une question beaucoup plus large avec un enjeu national sur le rôle de l’État dans la promotion du jeu. Il était donc bien important de mobiliser largement à l’extérieur du quartier. Et le troisième objectif, c’était de sensibiliser l’opinion publique, notamment via les médias, aux problèmes de santé, de jeu, de sécurité et de gentrification que promettait un tel projet pour le quartier », de déclarer Mme Triollet.

« Spontanément, la plupart des gens étaient contre le projet de Loto-Québec, mais il y a eu tout un travail de mobilisation avec très peu de moyens. Il est important de reconnaître la disproportion des moyens », précise-t-elle. Effectivement, Action-Gardien ne dispose que d’un budget annuel de 45 000 $ et du temps libre de ses membres, comparativement à une société d’État milliardaire armée d’expertises et de campagnes de relations publiques professionnelles. David contre Goliath, comme l’ont noté de nombreux observateurs.

« Ce qui nous prenait beaucoup d’énergie, c’était de répondre aux argumentaires de Loto-Québec. Il y a vraiment eu une campagne intensive de marketing autour du projet, avec des tentatives pour dénigrer nos propres arguments, la création d’une table de concertation locale, l’annonce de création d’emplois indépendamment du Casino, raconte Mme Triollet. Bref, tout pour se donner une image de bon citoyen corporatif et rendre le projet plus acceptable. Cela nous a demandé beaucoup d’efforts pour montrer que notre message était légitime ».

Soutenue par près de 300 organismes et associations de tout acabit, Action-Gardien s’est fait entendre à travers une manifestation, une pétition de 8500 noms, plusieurs assemblées et une couverture médiatique constante. « Un ensemble de facteurs ont concouru à faire tomber ce projet-là, mais on peut dire que la campagne que nous avons menée auprès de l’opinion publique a été un des éléments décisifs, et pour les citoyens de Pointe Saint-Charles, c’est important. Finalement, quand on prend la peine de mener une campagne, qu’on ne lâche pas le morceau, on est capable de faire infléchir un processus ».

Des efforts partiellement récompensés par les deux principaux rapports déposés à la fin de l’hiver. D’abord, la Santé publique confirmait que le déménagement du Casino risquerait d’accroître les problèmes de santé et de jeu dans le quartier. « On pense qu’il y avait suffisamment d’éléments dans ce rapport pour enterrer le projet. Il aurait été beaucoup plus responsable de la part du gouvernement de faire tomber le projet plutôt que de lui donner un feu jaune », à la suite du second rapport, déposé le 9 mars dernier par le Comité interministériel que présidait Guy Coulombe.

Considérant que le déménagement du Casino serait plus rentable que le statu quo, le Comité recommandait un délai supplémentaire de 18 mois à Loto-Québec pour peaufiner son dossier. Une tentative pour gagner du temps, selon les groupes communautaires. Finalement, le retrait inattendu du Cirque du Soleil le lendemain du dépôt du rapport Coulombe a contraint Loto-Québec à abandonner le projet dans la foulée.

Si toutefois les attentes du gouvernement et de la société d’État envers la rentabilité du Casino de Montréal resteront d’actualité, pour Karine Triollet, « on ne peut pas faire, au Québec, l’économie du débat sur le rôle de l’État dans la promotion du jeu parce que, si on prend pour acquis que Loto-Québec doit être la vache à lait du gouvernement, on peut s’attendre à ce qu’elle revienne ainsi avec d’autres projets ».

Réclamant depuis le début de sa campagne qu’une commission parlementaire soit convoquée en préalable à tout nouveau projet concernant le Casino, même en terme d’agrandissement, Action-Gardien « n’a jamais remis en question le fait que le jeu soit géré par l’État, mais estime qu’il y a une différence essentielle entre gérer et promouvoir le jeu ». Différence qui doit être largement débattue sur la place publique désormais.

Tandis que les Isabelle Hudon de la Chambre de Commerce, Françoise Bertrand (FCCQ), André Pratte et autres lucides du Québec déplorent sur toutes les tribunes l’épidémie d’obscurantisme néanderthalien démagogique qui tend à purger la société québécoise de tout mégaprojet, les citoyens de Pointe Sainte-Charles en appellent à de nouveaux défis. « On n’est pas fermé aux grands projets, bien au contraire. Ce qu’on veut c’est pouvoir les évaluer à la lumière de notre grille d’analyse et de notre vision de développement, plutôt que de la vision portée par les promoteurs privés. »

Une des conclusions de la lutte contre le Casino, c’est que des citoyens et des groupes communautaires sont des acteurs incontournables du développement. Il faut mettre en lumière l’expertise citoyenne, plutôt que de toujours compter sur des gens de l’extérieur qui viennent dire aux populations comment améliorer leur quartier. « Il faut partir des idées des citoyens puis les relayer auprès des élus pour faire avancer leurs projets. Il faut créer un cadre où on puisse amener nos idées sur un développement qui réponde vraiment aux besoins des citoyens et citoyennes du quartier Pointe Saint-Charles, et c’est à cette tâche-là que nous nous attèlerons désormais », réplique Karine Triollet.

Enfin, ce combat, conclut Mme Triollet « a mis au jour la réflexion sur le type d’aménagement urbain qu’on veut non seulement pour un quartier mais aussi pour Montréal. Veut-on une vitrine internationale ou des projets qui aient une couleur et une spécificité montréalaises ? Avec, bien sûr, le souci d’une redynamisation sociale, économique et culturelle, mais qui en même temps soit portée par les gens du milieu ! Le défi est là et la question est désormais posée, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques mois. »

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