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Le Canada qui tue
N° 248 - avril 2006
Bienvenue au film de Maryse Legagneur
Allez, montez, prenez place à bord de l’autobus 67
Ginette Leroux
Mon fils, le deuil d’Haïti est très lourd à porter / Plus tu passes de temps loin du pays, plus le deuil est lourd / En mon nom, j’ai quitté mon pays / En ton nom, j’ai fait beaucoup de sacrifices pour t’assurer un avenir » Ces paroles, chuchotée par Toto Bissainthe, chanteuse haïtienne, née en 1934 et décédée à Port-au-Prince en 1994, sont les premières images du film Au nom de la mère et du fils, de Maryse Legagneur, lauréate du Prix Claude-Jutra pour la relève décerné aux Rendez-vous du cinéma québécois 2006.

À la manière d’un prologue, ce chant déchirant de la mère en deuil de son pays, Haïti chérie, quitté dans la douleur, mais si fort de courage et de dignité, d’espoir et de rêves d’avenir à transmettre à la génération suivante, traduit parfaitement la profondeur du message du premier documentaire de la cinéaste de 29 ans.

N’allez pas croire que ce film est triste ! Loin de là. Allez, montez, prenez place à bord de l’autobus 67 comme nous y invite la cinéaste. Bienvenue dans le quartier Saint-Michel!

Premier arrêt. James Arnold Similhomme. Un grand rêveur de 20 ans qui a grandi sans la présence d’un père. Sa mère s’échine dans les manufactures. Son revenu limité n’a pu lui permettre d’acheter les GI Joe tant convoités par son fils qui s’amuse encore comme un petit garçon à fabriquer des bonshommes « qui ont des ailes qui volent comme un oiseau » à partir de bouts de fils électriques qu’il ramasse au hasard des ruelles. « Là, dit-il, je suis dans un autre univers. »

Pourtant, James, si aérien soit-il, reprend racine lorsqu’il pense au bébé qu’attend sa petite amie. Ce n’est pas tant leur relation qui bat de l’aile, mais plutôt l’enfant qu’elle porte qui le préoccupe. « Ma mère est venue au Québec pour une vie meilleure. Elle était enceinte de moi. Elle a été une mère et un père pour moi », raconte-t-il. En James sommeille le papa qu’il n’a jamais eu. Alors, il faut d’abord trouver du travail pour prouver à la famille de sa copine, qui tend à l’écarter, qu’il sera un bon papa capable d’assumer ses responsabilités paternelles.

Deuxième arrêt. Le Voyou. Une allure de conquérant, cet extraverti a une conscience aiguë du quartier où il est né. Rappeur, compositeur, graffiteur et pourfendeur d’idées reçues, il répond avec aplomb aux questions frondeuses de Benoît Dutrisac, dans un extrait de l’émission Les Francs Tireurs. Parce qu’il se dit écœuré que sa communauté soit stigmatisée par les médias, le Voyou prend sur ses épaules toutes les charges contre les jeunes du quartier Saint-Michel.

« Mon problème ? C’est plutôt notre problème commun », rétorque le Voyou au franc-tireur qui lui lance au visage la présence des gangs de « nègres » qui s’identifient à la culture hip-hop et qu’il associe à la violence du quartier. Pourquoi ressort-on toujours les mêmes clichés ? Vous, comment réagiriez-vous si la polyvalente de votre quartier (Louis-Joseph-Papineau, par exemple, Louis-Jo pour les intimes) ressemblait à une prison tant les murs sont gris, sans fenêtres, si les paniers de basket avaient disparu de la cour d’école et que les maisons de votre quartier se confondaient à la grisaille ?

Troisième arrêt. On repart en direction inverse. Le film sort du quartier dans lequel il a été tourné pour être présenté, en février dernier, à l’Ex-Centris. Puis, il poursuit sa course au Rendez-vous du cinéma québécois. Une salle comble, en majorité remplie par la communauté haïtienne fière et enthousiaste, accueille la cinéaste au Cinéma de l’ONF avec en prime un débat en présence des principaux protagonistes et de Dany Laferrière.

Un ghetto, le quartier Saint-Michel ? « Avant même d’être géographique, le ghetto est idéologique, répond la cinéaste. Il confine à un enclos. » Alors, le sentiment de ne pouvoir prendre sa place dans la société, de ne pas faire partie du projet collectif grandit. « Tu n’es pas motivé à sortir de ton “ hood ” somme toute, très rassurant, explique-t-elle. En créole on dit : nou tout se meme, nous sommes tous pareils. Un réflexe humain qui peut avoir un côté pervers : il empêche d’aller vérifier qu’à l’extérieur, c’est peut-être pas si pire que ça. »

Maryse Legagneur pose un regard lucide, né d’une observation fine des habitants d’un quartier qu’elle connaît comme le fond de sa poche puisqu’elle y est née. Pourtant Au nom de la mère et du fils dépasse le cadre du quartier qu’il raconte. « Dans ce film, j’ai vu des gens d’origine haïtienne agir comme on en voit à Paris ou à New York. Un regard à la manière de Jean-Michel Basquiat, constate Dany Laferrière. Qu’il y ait un problème géographique, urbain, racial, c’est anecdotique. »

Les thèmes évoqués par la cinéaste sont universels. « La préparation du lit nuptial est l’une des scènes les plus fortes du mariage de Figaro. Dans l’Odyssée, Homère taille l’arbre derrière la maison pour faire le lit de sa femme. L’idée de montrer un homme en train de monter un berceau est mythologique et cela restitue la dignité du père », souligne Dany Laferrière, rappelant ainsi la scène touchante où James, le futur papa, assemble le petit lit de son bébé à naître.

« Le leitmotiv de la mère dans ce film, c’est comme ma mère qui me parle à l’oreille », lance avec émotion une jeune spectatrice haïtienne. La plus grande qualité de la jeune documentariste est d’avoir offert, en plus d’une esthétique irréprochable, un humanisme palpable, reconnaissable pour tous et chacun. Maryse Legagneur aura gagné son pari : élargir le regard.

Au nom de la mère et du fils, documentaire de Maryse Legagneur, ONF, 2005, durée 52 minutes

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