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Le Canada qui tue
N° 248 - avril 2006
Tuer un travailleur coûte moins cher que braconner un chevreuil
La FTQ dénonce la hausse de 20 % des décès en 2005
Vincent Larouche
Luc Marcil n’avait aucune idée de ce qui l’attendait, le 2 septembre dernier, quand il s’est levé comme chaque matin pour aller travailler sur l’unité de concassage de la carrière de Saint-Alphonse de Rodriguez.

Son quart de travail se déroulait normalement quand, après une pause à la roulotte des employés, il constate un débordement de pierres sur son convoyeur. Il grimpe à toute vitesse à l’arrière de la remorque-moteur pour couper l’alimentation de la machine. Ses patrons n’avaient malheureusement pas cru bon d’installer les protections nécessaires. Le jeune travailleur est happé mortellement par les courroies du système d’entraînement du concasseur.

Pour sa négligence ayant entraîné la mort d’un homme, l’entreprise Jobert a reçu un constat d’infraction de la part de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST), qui l’expose à une amende pouvant varier entre 5000 $ et 20 000 $.

Des pénalités d’une aussi faible ampleur poussent-elles vraiment les employeurs négligents à changer leurs pratiques ? Pas selon les statistiques révélées en mars par la FTQ. La centrale a lancé un cri d’alarme pour dénoncer la hausse de 20 % des décès reliés au travail en 2005. Ils sont 225 travailleurs et travailleuses à être morts fauchés par les accidents ou les maladies industrielles au cours de l’année. L’année 2006 ne s’annonce pas plus rose, puisque pour la seule période du 1er janvier au 14 février dernier, la CSST a répertorié 34 décès, une hausse de 52 % par rapport à la même période l’an dernier.

Les médias s’intéressent peu aux travailleurs qui perdent la vie en raison de leur emploi. Dans le cas de Luc Marcil, un seul journal régional a cru bon de publier un petit entrefilet sur la mort du jeune homme. Quelques jours plus tard, le 21 septembre, c’était au tour de Steeve Lajoie, un préposé au tamisage de 23 ans employé par l’entreprise Construction Yvan Boisvert, de mourir écrasé dans un convoyeur autour duquel il effectuait du nettoyage. L’affaire a suscité à peine deux brèves mentions dans les journaux, dont une dans L’Hebdo Journal de Cap-de-la-Madeleine.

Quatre mois plus tôt, dans une carrière de Murdochville, un ouvrier du nom de Réal Pigeon était frappé mortellement à la tête par une benne pendant une manœuvre dangereuse. Tous les médias du Québec ont ignoré l’affaire.

Immédiatement après la sortie de la FTQ pour dénoncer ce qu’elle qualifie de véritable « hécatombe » en milieu de travail, la CSST est intervenue pour minimiser l’importance de la hausse des décès reliés au travail. Selon ses arguments, repris par La Presse en éditorial, le phénomène s’expliquerait simplement par la mort de travailleurs contaminés par l’amiante il y a plusieurs années et il n’y aurait donc pas lieu de s’inquiéter.

Cette banalisation choque Richard Goyette, directeur général adjoint à la FTQ-Construction et président du comité de santé et de sécurité au travail de la FTQ. « C’est un discours d’hypocrites ! dénonce-t-il. La CSST devrait reconnaître que, si elle avait agi, la situation serait différente. »

Le syndicaliste explique que l’amiante était déjà utilisée abondamment dans la construction au début du siècle. « L’amiantose n’est donc pas une nouvelle maladie. C’est clair qu’il n’y a pas eu une augmentation des morts causées par l’amiante depuis dix ans. Tout ce que les arguments de la CSST prouvent, c’est qu’avant ils n’indemnisaient pas les victimes. »

Richard Goyette fait aussi valoir qu’il ne faut pas nécessairement dix ans à une maladie professionnelle pour rendre invalide ou tuer. Mais de toute façon, ajoute-t-il, la loi sur la santé et sécurité est censée être appliquée par le gouvernement depuis plus de 25 ans. « Donc, même si on assume que ça prend dix ans à développer l’amiantose, ça voudrait dire qu’il y avait 15 ans où le gouvernement dormait au gaz et où les gens ont été contaminés. »

Dans le secteur de la construction, les syndicats doivent encore intervenir fréquemment pour protéger l’intégrité physique des membres. La FTQ-Construction estime que l’organisation du travail déficiente est la principale responsable de lésions professionnelles et des décès sur les chantiers. Les travailleurs ont encore récemment dû exercer leur droit de refus, notamment sur les chantiers de Rapides-des-Cœurs et Chutes-Allard. Des membres de l’exécutif de la FTQ-Construction ont même dû se rendre jusqu’au chantier hydroélectrique de Péribonka cet hiver pour faire modifier des pratiques qui mettaient en danger les syndiqués.

Même lorsque les employeurs sont reconnus coupables de négligence grave par la CSST, les amendes imposées aux patrons ne dépassent jamais le plafond des 20 000 $, un montant qui n’a pas été ajusté depuis 27 ans. À titre de comparaison, une personne surprise à chasser le chevreuil la nuit avec un fusil et une lumière est passible de 16 425 $ d’amende, en plus de la saisie de son véhicule et de ses équipements par l’État. La facture s’élève habituellement à beaucoup plus que 20 000 $. Pour la FTQ, le message est clair : au Québec, il est plus coûteux de braconner un chevreuil que de tuer un travailleur.

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