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Le Canada qui tue
N° 248 - avril 2006
Lorsqu’on prend un cheval pour un lapin, ça donne quoi ?
Vendre une montagne pour 950 condominiums !
André Bouthillier
Afin de se sortir d’une impasse politique trempée dans quelques conflits d’intérêt, le gouvernement Charest a choisi de privatiser le mont Orford. C’est-à-dire de vendre une partie du parc national et ses équipements récréatifs à ceux qui l’opèrent présentement pour que ces derniers puissent transformer leur investissement spéculatif dans un équipement de loisir, en un investissement rentable dans l’immobilier.

Cette balafre dans le parc national du mont Orford nous permet de mieux comprendre le sens que le premier ministre donne aux mots « développement durable », « bassin versant », « principe de précaution » et « environnement ». La privatisation d’une montagne, qui enrichira quelques amis du parti, en échange d’une vague promesse d’agrandissement d’un parc, est un marché de dupe. Le dicton « un cheval, un lapin » s’applique bien ici, d’autant plus que le lapin n’aura même pas sa carotte.

Sans connaître l’état de la réserve d’eau souterraine, les effets sur l’usine d’assainissement des eaux usées et le stress additionnel sur les écosystèmes que créera la construction de ces habitations, la décision prise s’avérera à long terme une erreur de jugement.

Il est aussi question de rentabilité dans ce dossier. Le promoteur insiste pour dire qu’il fait des déficits à répétition. Pourtant, durant les dernières années, il a quand même trouvé 20 millions pour investir. Est-ce la raison du déficit qui est de toute façon contesté par un ancien associé ?

« Nous étions très heureux des résultats », affirme Fred Korman, ex-associé d’Intermonts. Les minutes de la réunion du Conseil d’administration de la compagnie Intermonts incorporée indiquent des profits de 1,11 million $ pour l’exercice financier 2000-2001 et de 840 000$ pour l’année suivante.

Il est surprenant que ce gouvernement, qui s’occupe si bien de nos taxes, n’ait pas fait faire de vérification de la comptabilité du gestionnaire. En vendant les lieux et en résiliant le bail signé avec Mont-Orford inc., le gouvernement devra le dédommager de plusieurs millions. Or, quel « adon » pour le promoteur, cette somme d’argent qui lui tombe du ciel diminuera d’autant le montant qu’il aura à mettre de sa poche pour être le meilleur soumissionnaire. Un avantage énorme sur tout autre intéressé, ce qui lui permettra sûrement d’être l’heureux choix quand viendra l’heure de lancer les travaux dans cet espace de conservation et de récréation.

De plus, sur le plan de la rentabilité à long terme, la boule de cristal annonce un avenir peu reluisant. Une population vieillissante, qui skiera moins et qui se répartira à travers tous les autres lieux intéressants.

Côté environnement, des changements climatiques qui obligeront la station à utiliser de plus en plus de neige artificielle pour combler les carences de la nature et ainsi permettre la prolifération de bactéries utilisées pour faire de la neige lorsque le thermomètre passe au dessus de zéro, ce qui polluera d’avantage l’écosystème. De ce fait même, on devra pomper encore plus d’eau des étangs. Cette nécessité risque de mettre la station en travers de la Politique nationale de l’eau, qui propose une « stratégie de protection des sources de captage d’eaux de surface ».

Il est inévitable que les pentes de skis soient de moins en moins rentables et il est à prévoir que lorsque le promoteur voudra fermer les portes de la station de ski, qui lui appartiendra, il y aura encore une levée de boucliers, et cette fois les marchands locaux demanderont à l’État de racheter le centre de ski, pour ne pas faire disparaître le peu de tourisme qui reste.

En privatisant des terrains du parc, le gouvernement fait un geste illégitime et enfreint la loi qui pourtant s’applique aux 23 parcs nationaux du Québec. Selon l’article 5 de la loi, « on ne peut ni vendre ni échanger les terrains faisant partie du parc ».

C’est le 8 avril 1938 que le docteur George Austin Bowen, de Magog, voyait ses efforts récompensés. Depuis les années 20, il projetait un parc national entourant le mont Orford. Pour y arriver, il donna des terres et c’est ainsi que le gouvernement unioniste de Maurice Duplessis fit adopter par l’Assemblée législative la Loi permettant la création du parc du mont Orford, dans les Cantons de l’Est. Durant les années 1940, on aménage dans ce parc à vocation récréotouristique un terrain de golf, des pistes de ski et un centre de plein air.

En bafouant l’intention du conservationiste Bowden, en privatisant les lieux et en remettant en question la valeur juridique des legs à perpétuité, le gouvernement envoie un mauvais message aux autres conservationistes propriétaires, qui hésiteront dorénavant avant de léguer une parcelle de terrain au gouvernement.

Ajoutons un fait anodin au dossier. L’ensemble des intervenants tournant autour du projet ont contribué près de 100 000 $ à la caisse du Parti libéral du Québec depuis 2000. Cela comprend les familles Bombardier, Fontaine et Beaudoin, qui auront l’occasion de vendre des terres au gouvernement pour agrandir le parc. Il ne faudrait pas nous laisser croire qu’ils auront des privilèges! Surtout qu’on trouve parmi ces gens le célèbre millionnaire Claude « commandites » Boulay, dont les talents en affaires lui accordèrent l’honneur d’être mentionné aux pages 69 et 70 du synopsis du rapport du juge Gomery.

Un détail surprend: c’est un gouvernement péquiste qui a signé, en 2000, le bail se terminant en 2050, fixant les généreuses compensations financières que Québec devra verser si le groupe dirigé par M. L’Espérance cesse un jour d’exploiter la montagne. Après avoir autorisé le financement d’un plan directeur, l’ancien ministre Richard Legendre a donné son accord de principe à un développement immobilier à « l’intérieur » du parc Orford en 2003.

Le 10 avril 2003, Jean Charest, alors chef de l’opposition officielle, posait quatre conditions à tout projet de développement du mont Orford : 1. Le projet devra recevoir une large approbation sociale; 2. La démonstration devra être faite qu’un tel développement immobilier, en bordure de la montagne, est indispensable et nécessaire à la viabilité financière des activités de ski; 3. La démonstration devra être faite que l’échange de terrains est équitable; 4. Des garanties environnementales devront être données quant aux effets du développement projeté.

À bien écouter les ministres expliquant le projet, il est évident que le projet de balafre dans le parc ne satisfait pas l’ancien chef de l’opposition et maintenant Premier ministre !

Cette privatisation est un bien mauvais présage pour le projet de loi sur le développement durable qui devait être présenté à la session parlementaire en cours.

Note au lecteur : Afin de faciliter la lecture, chacune des références précises n’apparaît pas dans le texte. Les sources proviennent d’une revue de presse régionale et nationale et du site de référence d’ Eau Secours ! - La Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau, à www.eausecours.org

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