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Le Canada qui tue
N° 248 - avril 2006
À Lévis, la zone d’exclusion a été fixée à 500 mètres
Rabaska, un projet signé Paul Desmarais
Pierre Dubuc
Ça défigure un site exceptionnel, c’est dangereux et on n’a pas besoin de tout ce gaz naturel », conclut Louis Duclos, l’ancien député libéral fédéral, le seul qui avait eu le courage de s’opposer au rapatriement de la constitution en 1981. Aujourd’hui, il combat le projet de port méthanier à Lévis. Il avait invité l’aut’journal à rencontrer ses amis de la coalition contre le projet Rabaska dans les locaux des Amis de la Terre à Québec.

« Est-que la France laisserait s’installer un port méthanier à côté du Mont St-Michel ?, lance Gaston Cadrin du GIRAM. Poser la question, c’est y répondre. Alors, pourquoi laisser un port méthanier défigurer le paysage de l’île d’Orléans, le berceau de l’Amérique française, ce joyau du patrimoine mondial ? »

Gaston Cadrin, professeur de géographie à la retraite, sait de quoi il parle. Il s’est rendu en France en mission d’étude sur les terminaux méthaniers pour son Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM). « Les ports méthaniers de Fos-sur-Mer ou Montoir-de-Bretagne que j’ai visités sont construits dans de grandes zones industrielles où se côtoient raffineries, sidérurgie, acierie, dépôts chimiques et pétroliers, quais de conteneurs. Pas en zone résidentielle et agricole comme à Lévis. »

Les questions soulevées sont environnementales, mais également sécuritaires. Le port méthanier accueille de gros navires contenant du gaz liquéfié (GNL). Le procédé de liquéfaction permet d’en réduire 600 fois le volume en le portant à une température de 160 degrés sous zéro, puis de l’emmagasiner dans des réservoirs cryogéniques. On le charge ensuite sur des navires qui l’acheminent à un terminal où le gaz naturel liquéfié est transvidé dans d’immenses réservoirs. Il est ensuite regazéifié et acheminé par gazoduc.

Le chimiste Normand Gagnon explique les risques : « En cas d’accident, le nuage de vapeur produit par le GNL est très inflammable. Si une partie du nuage prend feu, le feu peut se propager alors sur toute l’étendue du nuage jusqu’à la source de gaz. » Pour cette raison, différents experts évaluent la zone de danger de 1,8 à 5,5 kilomètres. À Lévis, la zone d’exclusion a été fixée à 500 mètres.

À ces risques s’ajoutent les aléas de la navigation sur le fleuve. Un méthanier par semaine, même l’hiver, se rendra à Lévis. Louis Duclos s’est renseigné : « Entre 1988 et 2003, il y a eu sept accidents maritimes entre Les Escoumins et Québec ». Gaston Cadrin souligne qu’en France, les ports donnent directement sur la mer, ce qui facilite grandement les manœuvres de navigation et d’accostage.

L’emplacement initial devait être Beaumont. Ceux qui ont emprunté la route 132 à l’époque ont pu constater l’ampleur de l’opposition. Devant presque chaque maison, il y avait une pancarte dénonçant le projet. Cela s’est répercuté dans les urnes le jour du référendum municipal. 72 % de la population a dit non au projet. Qu’à cela ne tienne, les promoteurs ont déplacé le projet de 500 mètres vers l’ouest… pour le retrouver maintenant à Lévis !

Mais la question fondamentale demeure : avons-nous besoin de tout ce gaz naturel ? D’autant plus, qu’il y a un autre projet similaire à Gros-Cacouna. Les deux projets combinés, c’est deux fois la consommation actuelle du Québec.

Le président de Rabaska, Glen Kelly, justifie les deux projets en disant qu’il faut se soustraire à notre dépendance au gaz naturel de l’Alberta. Il ajoute : « On pourra faire jouer la concurrence. » Mais, quand on regarde froidement les choses, on s’aperçoit que jusqu’ici la concurrence joue en notre défaveur. Gaz Metro, promoteur du projet de Rabaska, fait des pieds et des mains devant la Régie de l’énergie pour des hausses substantielles du prix de l’électricité afin de rendre le gaz naturel concurrentiel.

Quant à l’argument de la dépendance, il faudrait beaucoup de graphiques et de travaux de recherche pour nous vendre l’idée que nous serons plus « indépendants » en important du gaz naturel de Russie comme c’est le cas avec le projet de Gros-Cacouna. Petrocan et Gazprom viennent de signer à cet effet un contrat de 1,3 milliard $ US. A-t-on déjà oublié que la Russie a fait trembler l’Europe de l’Ouest cet hiver en lui faisant réaliser sa dépendance énergétique avec la fermeture du robinet du pipe-line qui transite par l’Ukraine ?

Louis Duclos, Gaston Cadrin, Normand Gagnon et leurs collègues Yan Grenon, Patrick Bacon des Amis de la Terre et Mathieu Castonguay de l’Association québécoise contre la pollution atmosphérique (AQLPA) ont colligé une abondante documentation prouvant que les deux ports méthaniers n’ont pas pour objectif d’assurer notre indépendance à l’égard de l’Alberta, de faire jouer la concurrence ou de faire naître une zone industrielle. Le but véritable est énoncé clairement : alimenter par pipe-line à partir de Gros-Cacouna et de Lévis la côte Est des États-Unis.

Dans son édition du 14 mars dernier, le Wall Street Journal expliquait que la hausse actuelle du prix des produits pétroliers rendait maintenant rentable l’importation de gaz naturel par méthaniers. Les besoins américains sont énormes. Le gaz naturel sert à chauffer la majorité des foyers, à produire plus de 20 % de l’électricité et entre dans la production d’une multitude de produits, des plastiques jusqu’aux engrais. Déjà, des projets de ports méthaniers totalisant de 15 à 20 milliards $ sont sur les tables à dessin.

Mais l’installation de ports méthaniers provoque une levée de boucliers des environnementalistes. Sur la côte Est seulement, sept projets ont été rejetés au nom de la préservation des milieux naturels, mais aussi de la sécurité.

Depuis les événements du 11 septembre, chaque arrivée d’un méthanier dans le port de Boston provoque un branle-bas de combat. La circulation maritime est interrompue, un hélicoptère surveille la rivière Charles, les services de sécurité ont ordre de tirer sur toute embarcation suspecte, les pompiers sont aux aguets. Coût de l’opération : 50 000 $ dollars. Alors, comme l’affirmait dernièrement le gouverneur du Rhode Island, vaut mieux installer les nouveaux ports méthaniers au Canada !

C’est d’ailleurs suite à une visite à Boston que l’ex-ministre Thomas Mulcair dit avoir acquis la conviction qu’il fallait s’opposer au projet Rabaska à Lévis. Il reconnaît que cette décision est liée à son congédiement comme ministre du Développement durable et de l’Environnement. Cela n’est pas étonnant lorsqu’on connaît les joueurs impliqués dans le projet Rabaska et leurs liens avec le Parti libéral et le premier ministre Jean Charest.

Le projet de Rabaska est piloté par un consortium formé de Gaz Metro, l’albertaine Enbridge et le géant français Gaz de France. Tout récemment, le gouvernement français a provoqué la fusion de Gaz de France avec la compagnie Suez pour contrer une offre publique d’achat hostile de Suez par l’italienne Enel. Mais la presse française ne s’y est pas laissé prendre et a vu dans l’opération une privatisation de Gaz de France au profit de Suez.

Le journaliste économique Konrad Yakabuski du Globe and Mail a commenté la transaction par ces mots : « L’expression française “ rire dans sa barbe ” décrit assez bien ce que la famille Desmarais fait cette semaine » (3 mars 2006). Yakabuski rappelle que c’est le financier canadien Paul Desmarais qui, avec son grand copain, le belge Albert Frère, contrôle la compagnie Suez par l’intermédiaire du Groupe Bruxelles-Lambert. Les deux compères se retrouvent maintenant à contrôler Suez-Gaz de France le deuxième grand distributeur de gaz européen.

Quand on sait que c’est le même Paul Desmarais qui a forcé Jean Charest à démissionner comme chef du Parti conservateur pour venir prendre la tête des libéraux québécois, on imagine facilement que Mulcair ne pesait pas lourd dans la balance. Son successeur, le ministre Claude Béchard, s’est empressé de donner son appui au projet Rabaska, tout comme d’ailleurs le nouveau ministre du Développement économique, Raymond Bachand.

Lors de notre visite à Québec, Louis Duclos s’inquiétait du manque d’intérêt de la population du Québec pour les projets de ports méthaniers. « Les gens n’en ont que pour Orford, alors que Rabaska a des conséquences beaucoup plus dramatiques. » Sans nier l’importance de la lutte pour la sauvegarde du Mont Orford, on ne peut lui donner tort.

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