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Le Canada qui tue
N° 248 - avril 2006
Le changement de cap était préparé depuis déjà plusieurs mois et a coïncidé avec la nomination du général Rick Hillier à la tête des forces armées canadiennes.
Sortons de l’Afghanistan et sortons du Canada !
Pierre Dubuc
Le premier ministre Stephen Harper s’est rendu en Afghanistan pour souligner l’engagement nouveau du Canada dans les opérations guerrières dans la région de Kandahar. Stationnées jusque là à Kaboul, les troupes canadiennes étaient intégrées à la Force d’assistance à la sécurité (FIAS) de l’OTAN. À Kandahar, les 2 300 soldats canadiens passent sous commandement américain dans le cadre de l’Opération Enduring Freedom (Liberté immuable) avec pour mission de combattre la guérilla afghane.

Ce changement de mission a fait l’objet d’intenses débats au sein de l’OTAN, marqués par l’opposition, entre autres, de l’Allemagne et de la France. Dans une entrevue au Globe and Mail, le 7 mars dernier, le secrétaire général de l’OTAN Jassp de Hoop Scheffet insistait à nouveau sur le fait que la mission de l’OTAN était différente de l’Opération Liberté Immuable des États-Unis.

Des officiels de l’OTAN ont souligné au journaliste du Globe and Mail que c’était les militaires canadiens sous la direction du général Rick Hillier qui ont insisté pour envoyer des troupes dans la zone la plus dangereuse de l’Afghanistan pour « contrer l’image du Canada comme pays militairement faible ».

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », écrivait le grand stratège militaire Clausewitz. La politique canadienne en est une aujourd’hui d’alignement aux côtés des États-Unis dans la guerre en Afghanistan. Elle marque un changement de cap de la politique canadienne, caractérisée jusqu’ici par sa réticence à suivre les traces de l’Oncle Sam comme en témoignait le refus du gouvernement Chrétien de participer à la guerre en Irak.

Le changement de cap était préparé depuis déjà plusieurs mois et a coïncidé avec la nomination du général Rick Hillier à la tête des forces armées canadiennes. Le général Hillier s’est immédiatement démarqué de l’image de « casques bleus » accolée à l’armée canadienne en déclarant : « Nous sommes les Forces armées canadiennes et notre travail est d’être en mesure de tuer des gens. »

Le général Hillier a commandé les forces de l’OTAN en Afghanistan et en Bosnie-Herzégovine, mais il est également très familier avec l’armée américaine. De 1998 à 2000, il a été général commandant-adjoint canadien du IIIe Corps blindé de l’armée des États-Unis, à Fort Hood, au Texas. Que l’armée canadienne passe aujourd’hui sous commandement américain à Kandahar ne devrait pas être une surprise.

Dans une déclaration aux accents bushiens, le premier ministre Harper a dit qu’un des objectifs de la présence canadienne en Afghanistan était de combattre le terrorisme et il a répété à plusieurs reprises, après des déclarations similaires du général Hillier, que le Canada était une des cibles déclarées d’Al-Qaïda.

Mais on ne voit pas très bien comment la lutte contre les résistants afghans va contrer d’éventuelles attaques terroristes contre le Canada. Les terroristes qui ont planifié l’attaque contre le World Trade Center, les métros de Madrid et de Londres, n’étaient pas de pauvres paysans afghans illettrés. L’étude la plus complète sur les terroristes – Understanding Terror Networks, menée par Marc Sageman, un ancien agent de la CIA – s’est penchée sur la biographie de 172 terroristes liés à Al-Qaida. Elle a démontré que les deux-tiers d’entre eux étaient des petits-bourgeois ayant une formation universitaire, souvent dans des nouvelles technologies.

Il est de notoriété publique aujourd’hui que la soi-disant lutte contre le terrorisme sert de prétexte à l’occupation militaire de l’Afghanistan et à l’installation de bases militaires américaines dans les pays limitrophes pour des raisons stratégiques. Les États-Unis veulent contrôler l’Asie centrale et les corridors pétroliers afin d’asseoir leur hégémonie et contrer l’expansion de la Russie et de la Chine.

Que le premier ministre Harper se soit trouvé des atomes crochus avec le président Karzaï n’a pas de quoi nous étonner. Le premier est un ancien employé de l’Imperial Oil en Alberta, tandis que le second représentait les intérêts de la pétrolière Unocal, qui négociait avec les Talibans la construction d’un pipeline trans-afghan, avant que Washington ne l’installe à la tête de l’État afghan.

Le premier ministre Harper a également mentionné, au nombre des raisons justifiant l’implication canadienne en Afghanistan, la nécessité de contrôler les barons de la drogue.

Les Talibans avaient interdit la culture du pavot et la production avait chuté de 90 % de 2000 à 2001, provoquant un début de pénurie d’héroïne en Europe. Avec l’arrivée au pouvoir de Karzaï, la production est passée de 185 tonnes en 2001 à 3400 tonnes en 2002. Elle est florissante aujourd’hui comme les reportages télévisés de Radio-Canada l’ont démontré et le gouvernement Karzaï peut être qualifié de narco-régime.

Rappelons que la culture du pavot a connu une grande expansion à partir de 1979 et a alors bénéficié de l’appui des États-Unis car elle servait à financer la guerre contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan. Elle sert toujours à financer les activités secrètes de la CIA.

Le commerce illégal de la drogue vient au troisième rang du commerce mondial après le pétrole et la vente d’armes. Il est de notoriété publique que les grandes banques canadiennes participent allègrement au blanchiment de l’argent de la drogue. Que veut dire exactement Stephen Harper lorsqu’il parle « d’encadrer les activités des barons de la drogue » ?

Depuis plusieurs années, la Maison Blanche fait pression sur le gouvernement canadien pour qu’il augmente substantiellement ses dépenses militaires afin de participer à « la lutte contre le terrorisme ». Le gouvernement Harper a promis de dépenser 5,3 milliards de plus en 5 ans pour le budget de la défense. Pour donner l’heure juste au complexe militaro-industriel, il a nommé Gordon O’Connor comme ministre de la Défense.

Gordon O’Connor est un ancien brigadier militaire qui a agi comme lobbyiste pour l’industrie militaire. Il comptait parmi ses clients des firmes comme BAE Systems, United Defense, Atlas Elektronik, Alena Marconi Systems, Airbus Military.

Plus inquiétant encore, il a été à l’emploi de Hill & Knowlton. Cette firme de relations publiques s’est rendue célèbre lors de la première guerre du Golfe en organisant le témoignage de la fille de l’ambassadeur du Koweit à Washington qui révélait devant les caméras du monde entier que les soldats irakiens étaient entrés dans un hôpital, avaient pris des bébés dans des couveuses et les avaient jeté sur le sol glacé, provoquant leur décès. Ce témoignage – dont il a été prouvé par la suite qu’il était faux – avait fait basculer l’opinion publique américaine en faveur de la guerre.

Le premier ministre Harper justifie l’implication militaire canadienne au nom de la défense de la liberté, des droits des femmes, de l’éducation des enfants et de la reconstruction du pays.

La journaliste Céline Galipeau de Radio-Canada a montré dans un de ses reportages que les 10 milliards $ d’aide versés jusqu’ici à l’Afghanistan ont principalement servi à enrichir une classe de nouveaux riches qui se font construire des palais sur les terres que le gouvernement Karzaï leur a octroyées gratuitement.

Que les femmes et les enfants soient opprimés par les seigneurs de la guerre afghans est un fait. Mais ce sont sur ces mêmes forces féodales obscurantistes que s’appuient le gouvernement Karzaï et les États-Unis pour combattre les Talibans.

Des efforts extraordinaires de manipulation médiatique seront déployés au cours des prochaines semaines pour nous faire approuver un engagement militaire à long terme en Afghanistan. Le général Hillier a parlé d’une présence militaire pendant au moins dix ans, voire vingt ans.

Au Québec, nous savons que l’impérialisme ne peut apporter la liberté. Nous n’avons jamais gobé les arguments justifiant la Conquête britannique de 1760 en disant qu’elle avait apporté progrès, liberté et justice dans une colonie dominée par l’Ancien Régime français. La seule véritable source de la liberté réside dans les forces d’un peuple et non dans une intervention impérialiste étrangère.

Nous devons demander à nos représentantes et nos représentants à Ottawa, c’est-à-dire aux députés du Bloc Québécois, d’exiger un débat public sur l’intervention militaire en Afghanistan et le rappel au pays de nos soldats.

La population canadienne et québécoise n’a absolument aucun intérêt à soutenir cette mission en hommes, femmes et argent.

Si le Canada anglais et ses partis politiques en venaient à appuyer cette intervention militaire, le Québec devra s’appuyer sur sa longue tradition pacifiste et remettre à l’ordre du jour la motion que le député J.-N. Francœur déposa lors de la crise de la conscription en 1917 à l’Assemblée législative du Québec et qui stipulait que le « Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte fédératif de 1867 ».

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