L'aut'journal
Le mercredi 16 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Le Canada qui tue
N° 248 - avril 2006
Quatre hausses totalisant 10,9 % et une autre de 10 % en 2007
Hydro-Québec trahit l’esprit de la nationalisation
Marc Laviolette et Pierre Dubuc
La Régie de l’énergie vient de décréter une hausse des tarifs d’électricité de 5,3 % en vigueur le 1er avril prochain. Depuis deux ans, nous avons eu droit à quatre hausses totalisant 10,9 % et une autre de 10 % est prévue en 2007.

Avec cette hausse vertigineuse, le Québec perd le premier rang nord-américain quant aux tarifs d’électricité les moins élevés. Le prix du kilowatt-heure est désormais plus cher à Montréal qu’à Winnipeg et à Vancouver.

Avec une politique d’augmentation ininterrompue des tarifs d’électricité, Hydro-Québec est-il en train de trahir la mission qui lui a été assignée lors de la nationalisation de l’électricité en 1962, soit de redistribuer la richesse collective et favoriser le développement économique par une politique de bas tarifs ?

Chose certaine, le Québec est en train de rater le virage économique, écologique et environnemental qui lui permettrait de diminuer sa dépendance au pétrole et au gaz naturel.

Alors que le gouvernement suédois vient de confier le mandat à l’Académie des Sciences de la Suède de trouver des moyens pour soustraire le pays à sa dépendance au pétrole – sans construire de nouvelles centrales nucléaires – le Québec adopte une politique énergétique qui va maintenir sa dépendance au pétrole et au gaz naturel, bien qu’on n’extraie aucun de ces produits du sous-sol québécois.

Pourtant, mille raisons militent en faveur d’un changement de cap majeur au plan énergétique. Déjà, le Québec subit de plein fouet l’augmentation du prix international des hydrocarbures, mais également de ses conséquences sur le fonctionnement de la fédération canadienne. Les exportations de pétrole de l’Alberta sont en train de disloquer complètement la structure économique et fiscale du Canada.

Les exportations albertaines font grimper le dollar canadien par rapport à la devise américaine, ce qui affaiblit considérablement la position concurrentielle de l’industrie manufacturière québécoise. Les investissements sont en chute libre et le journal La Presse du 17 février titrait même : « Des multinationales s’interrogent sur leur présence au Québec » à cause de la force du huard.

De plus, la hausse des prix de l’énergie stimule l’inflation et incite la Banque du Canada à hausser ses taux d’intérêt, ce qui a pour effet de ralentir l’activité économique. Les distorsions à l’économie canadienne sont maintenant telles que les économistes nous disent qu’il faut désormais parler de « plusieurs économies distinctes » au Canada. D’une part, selon la banque CIBC, le taux croissance prévu cette année sera de 7,0 % pour l’Alberta, 6,0 % pour Terre-Neuve, 3,4 % pour la Saskatchewan, trois provinces productrices de pétrole, mais de seulement 1,8 % pour l’Ontario et 1,9 % pour le Québec.

D’autre part, au point de vue fiscal, pendant que le gouvernement du Québec a de la difficulté à boucler son budget et s’inquiète de l’importance de la dette de la province, l’Alberta a effacé sa dette et prévoit un surplus budgétaire de 10 milliards cette année.

Dans les années 1980, le premier ministre Pierre Elliot Trudeau avait mis en place la Nouvelle politique énergétique (NPE). En vertu de cette politique, le gouvernement canadien taxait les exportations de pétrole et de gaz naturel vers les États-Unis et les revenus servaient à abaisser le prix intérieur du pétrole afin de donner un avantage concurrentiel à l’industrie manufacturière, principalement de l’Ontario, mais également du Québec.

Il ne faudrait surtout pas s’attendre aujourd’hui à une répartition partout au Canada de la rente pétrolière de l’Alberta. Le Premier Ministre Stephen Harper – qui a déjà été à l’emploi de l’Imperial Oil – a entrepris sa carrière politique en Alberta en créant le Reform Party avec Preston Manning en réaction à la Nouvelle politique énergétique de Trudeau.

L’incapacité du Canada de contrecarrer les forces centrifuges qui mènent à sa dislocation représente une occasion en or pour que le Québec reprenne en mains les outils essentiels à son développement économique, au premier rang desquels figure sa politique énergétique.

Mais la politique du gouvernement Charest ne soustrait pas le Québec à la dépendance aux hydrocarbures. Au contraire, l’augmentation des tarifs d’électricité vise, entre autres, à rendre compétitif le prix du gaz naturel et à favoriser les projets à l’étude de ports méthaniers à Lévis et à Gros-Cacouna.

Le gouvernement canadien vient de donner son accord à une entente majeure de 1,3 milliard $ entre Petrocan et la société russe Gazprom pour l’exportation de gaz naturel russe vers l’Amérique du Nord par le port de Gros-Cacouna.

Drôle de perspective d’indépendance énergétique quand on voit toute l’Europe prendre conscience avec frayeur de sa dépendance au gaz naturel russe et du chantage politique possible après que Moscou eût fermé dernièrement les robinets des pipelines transitant par l’Ukraine! Quant au port de Lévis, il sera alimenté principalement par l’Algérie, un pays à la stabilité politique douteuse.

Les importations prévues de gaz naturel liquéfié représenteront beaucoup plus que la consommation québécoise actuelle. En fait, la grande majorité du gaz naturel sera acheminée par pipeline aux États-Unis. Ils sont installés au Québec parce que les États de la Nouvelle-Angleterre n’en veulent pas à cause des risques qu’ils représentent pour l’environnement.

En fait, le lobby du gaz est très présent au sein d’Hydro-Québec et du gouvernement. Plusieurs des dirigeants de la société d’État viennent de Gaz Métro et le chef de cabinet du premier ministre Charest est également un ancien de Gaz Métro.

Après avoir dû annuler le projet de centrale thermique du Suroît sous la pression populaire, le gouvernement Charest a ouvert la filière éolienne. Cependant, plutôt que de développer l’expertise québécoise, il en a confié la mise en œuvre au secteur privé et, plus particulièrement, à la multinationale américaine General Electric (GE). Certains y ont vu l’attribution d’un prix de consolation puisque c’est GE qui devait développer le projet du Suroît.

Des études ont démontré que la cession de la filière éolienne au secteur privé coûte plus cher que son développement par Hydro-Québec et nous prive d’une expertise importante. Une erreur d’autant plus capitale qu’il semblerait que les éoliennes de GE n’ont pas été conçues pour notre climat et présentent déjà des problèmes de fonctionnement. On se rappellera qu’une des causes principales de la gestion serrée de l’approvisionnement en électricité auquel est confrontée Hydro-Québec provient de l’important retard de l’entrée en fonction du barrage SM3 de Ste-Marguerite à cause des problèmes techniques de la turbine produite par… General Electric.

Il ne faudrait pas se surprendre que le gouvernement Charest se serve d’éventuelles difficultés de fonctionnement des éoliennes pour justifier les projets de ports méthaniers et le recours aux centrales thermiques.

Avec les augmentations successives des tarifs d’électricité, le gouvernement Charest suit fidèlement les orientations du Manifeste des Lucides. Évoquant le modèle de l’Alberta, les Lucides prônent la création d’une caisse pour le remboursement de la dette à même les revenus des tarifs d’électricité. D’autres misent sur les économies d’énergie réalisées par des tarifs prohibitifs pour dégager des surplus pour l’exportation aux États-Unis.

Cependant, le parallèle entre l’électricité du Québec et le pétrole de l’Alberta ne tient pas la route. Le prix du pétrole est fixé sur le marché international et l’Alberta exporte 80 % de sa production aux États-Unis, alors que le Québec n’a exporté que 8 % de sa production d’électricité en 2004.

Par contre, là où on voit une similitude, c’est dans l’attitude de nos Lucides à l’égard des classes populaires contraintes de baisser le thermostat et d’éteindre les lumières. C’est la même que celle des red necks de l’Ouest qui menaçaient de cesser l’approvisionnement de l’est du pays dans les années 1980 pour protester contre la Nouvelle politique énergétique de Trudeau : « Let The Eastern Bastards Freeze in the Dark ».

Plutôt que d’adopter l’approche d’un pays du tiers-monde en misant sur les exportations de ses ressources naturelles ou énergétiques, le Québec pourrait profiter de la crise énergétique pour réduire substantiellement sa dépendance aux hydrocarbures et développer un projet économique à la mesure de ses incroyables ressources.

Il faut d’abord redonner à Hydro-Québec son rôle de navire amiral de l’économie québécoise en nationalisant le secteur éolien et en laissant à la société d’État le monopole du développement des petits, moyens et grands barrages nécessaires.

Avec l’énergie nouvelle et celle économisée par d’ambitieux plans d’efficacité énergétique dans les secteurs résidentiel, commercial et industriel, nous pourrions envisager le développement d’un grand projet de transport collectif urbain et interurbain électrifié. Le nouveau tramway dans les villes, le train rapide entre les grandes villes.

Nous ne produisons pas de voitures, nous n’extrayons pas de pétrole. Cependant, nous pouvons produire de l’électricité en abondance, nous produisons de l’aluminium et Bombardier est un des leaders mondiaux dans la fabrication de matériel de transport roulant.

Ce projet économique, écologique et environnemental pourrait être notre contribution à la lutte contre le réchauffement de la planète, à la lutte pour la survie de la terre.

Il ne manque que la volonté politique.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.