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L’ordonnance Chaoulli
N° 247 - mars 2006
La politique du jamais trop et du jamais assez de Mc Gill
La rectrice est à l’image de son université
Benoît Dubreuil*
Le Journal de Montréal révélait récemment (2 février 2006) les détails du contrat de travail de la rectrice de l’Université McGill. Nous apprenions ainsi que Mme Heather Munroe-Blum recevait annuellement 362 500 $ en salaire de base, elle qui mène depuis son arrivée à Montréal en 2003 une campagne pour dénoncer le sous-financement de son institution.

À cela s’ajoutent bien entendu de nombreux privilèges. 48 000 $ lui sont attribués annuellement pour le travail de relations publiques qu’elle effectue à sa résidence de Westmount. Mais ce n’est pas tout : 16 000 $ lui sont versés pour l’aider à payer sa voiture, 3 000 $ pour qu’elle s’engage un comptable, sans compter qu’elle a reçu 30 000 $ en 2003 pour l’aider à payer sa femme de ménage (les maisons sont grandes à Westmount). Bien sûr, cela ne comprend pas les frais de voyage et de séjour, qui se sont élevés à 275 000 $ en trois ans.

En tout et pour tout, c’est 500 000 $ que la rectrice de McGill reçoit chaque année en salaire et en avantages de toutes sortes. Mentionnons qu’il s’agit à 100 % d’argent public, tiré directement des subventions versées par Québec à McGill. Le salaire de base de Mme Munroe-Blum est de 100 000 $ supérieur à ce que reçoit le recteur de l’Université de Montréal, une institution qui accueille pourtant plus d’étudiants et dont le budget total est supérieur à McGill.

Le plus surprenant n’est cependant pas le salaire, mais la manière dont on le justifie. La porte-parole de McGill, Mme Jennifer Robinson, refuse en effet que l’on compare son institution aux autres universités de la province. « Pour établir le salaire, il ne faut pas seulement regarder le nombre d’étudiants, soutient-elle. Nous, on est dans le marché des universités anglophones. On fait de la compétition sur la scène mondiale. »

En d’autres termes, McGill est en compétition sur la scène mondiale, parce qu’elle fonctionne en anglais. À l’inverse, l’UQAM, l’U de M ou l’Université Laval fonctionnent en français, donc elles ne sont pas en compétition sur la scène mondiale. Les dirigeants de ces universités seront sans doute heureux d’apprendre qu’on peut les payer moins cher, parce qu’ils ne travaillent pas dans la bonne langue pour appartenir à l’élite mondiale (qui est en fait l’élite anglo-canadienne, parce que Mme Munroe-Blum vient de l’Université de Toronto et a fait toute sa carrière au Canada).

Mais peut-être que les autorités de McGill ont raison et que les universités de langue française ne sont tout simplement pas dans la course. Peut-être est-il vrai que la science au Canada se fait en anglais et que le français est condamné à devenir de plus en plus marginal dans les lieux de savoir. Une étude de l’Institut de la Statistique du Québec a dévoilé au début février des données inquiétantes : 53 % des diplômés originaires de Montréal ont fait leurs études dans une université anglophone (McGill, Concordia ou Bishop).

Il s’agit d’une très mauvaise nouvelle pour l’UQAM et l’U de M. Les deux universités, qui croyaient avoir fait du progrès au cours des dernières années, doivent admettre que leur bassin de recrutement demeure essentiellement concentré en région et qu’elles ne parviennent pas à attirer les Montréalais. Les explications données par les universités francophones n’en sont pas moins troublantes. La vice-rectrice de l’UQAM explique ainsi l’écart: « Selon moi, l’explication de ce phénomène réside dans la mobilité linguistique des francophones. La population anglophone montréalaise dispose d’une plus petite marge de manoeuvre à ce niveau ».

Ce qui est troublant, c’est que les jeunes anglophones (80 %) sont plus bilingues que les jeunes francophones (53 %). En théorie, ce devrait être eux qui s’inscrivent massivement à l’université en français, et non le contraire. Or, il faut appeler un chat un chat : les jeunes anglophones n’ont pas une « plus petite marge de manœuvre » en terme de mobilité linguistique, ils ne ressentent tout simplement pas l’intérêt de se former en français. En revanche, McGill et Concordia recrutent annuellement plus de 10 000 francophones.

Plus important encore, les nouvelles statistiques révèlent que les universités francophones n’exercent pratiquement aucune attraction sur les allophones, qui préfèrent majoritairement étudier en anglais. Malgré un discours ostentatoire d’inclusion et d’internationalisation, l’UQAM et l’U de M demeurent des réserves pour francophones issus des régions, alors que les universités anglophones parviennent à recruter largement au-delà de la minorité anglo-québécoise.

Ce qui encore plus troublant, c’est que la qualité de l’éducation ne semble jouer aucun rôle. Alors que l’U de M est reconnue comme étant supérieure à Concordia, cette dernière parvient à recruter beaucoup plus d’allophones que l’U de M. Ainsi, les allophones continuent d’afficher une préférence pour recevoir une formation en anglais, même si celle-ci est de moindre qualité.

Au Québec, les universités sont financées principalement en fonction du nombre d’étudiants qu’elles parviennent à recruter. Dans ce contexte, l’incapacité des universités francophones à recruter autre chose que des francophones est lourde de conséquences, puisque cela se traduit par un sous-financement de la recherche en français et, conséquemment, par une marginalisation du français dans l’économie du savoir.

* Candidat au doctorat, Université libre de Bruxelles

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