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L’ordonnance Chaoulli
N° 247 - mars 2006
La revanche de Québec la mal-aimée
Le roi Arthur fait son entrée aux Communes
Victor-Lévy Beaulieu
Il fallait le voir pour le croire : André Arthur faisant son entrée à la Chambre des communes d’Ottawa, tout moulu dans sa bougrine, les yeux dans l’eau, la voix chevrotante tellement il était ému de se trouver là. Il ne restait plus rien du gueulard de Québec, qu’un petit garçon bouche bée plutôt que bête, en culottes courtes, et qui se préparait à remercier son père de la bonne éducation qu’il avait reçue de lui quand la journaliste de Radio-Canada, flairant plus gros poisson que l’ex-roi Arthur, l’a laissé cavalièrement sur le parquet, nous privant ainsi de ce qui aurait pu devenir une pièce d’anthologie.

De là à poser comme postulat que, du point de vue de Montréal on ne connaît pas grand-chose de Québec, il n’y a qu’un pas à franchir, ce que je fais allègrement en l’instant même.

On oublie trop souvent qu’on ne peut pas connaître grand-chose de la réalité de Québec si on ne sait rien de son histoire. Sous le régime anglais d’après la Conquête, Québec fut une ville de garnison : les troupes anglaises y étaient cantonnées et le gratin des officiers logeait au Château Frontenac. On ne sait plus aujourd’hui que les premiers journalistes, les premiers libraires, les premiers médecins et les premiers avocats de Québec furent des Britanniques, des Écossais et des Irlandais qui s’intégrèrent à la population francophone sans que jamais le semblant d’un conflit ethnique ne vint troubler l’ordre s’établissant.

Plusieurs raisons expliquent ce phénomène : sous le régime anglais, Québec était une ville internationale : son port de mer était le plus important d’Amérique du Nord, les échanges marchands y étaient abondants avec l’Europe, l’Amérique du Sud, l’Afrique et l’Australie. Les intellectuels de passage y étaient nombreux et la petite-bourgeoisie régionale y avait pied-à-terre en morte saison. Il n’y avait aussi qu’un seul cardinal au Canada français et son siège épiscopal était à Québec.

Ce caractère de ville internationale, Québec l’a conservé jusqu’à la Seconde Grande Guerre. Après, ça s’est étiolé au profit de Montréal, de sorte que sans même s’en rendre compte, Québec a fini par se retrouver assise entre deux chaises : une vocation jadis internationale dont il ne restait presque plus rien et une population désorientée dont on ne s’était jamais préoccupé beaucoup, tous les œufs des politiciens restant dans le même panier de Québec, se considérant toujours comme une grande capitale mondiale.

Le maire Jean-Paul L’Allier fut le représentant ultime de cette lignée de politiciens. S’il fut le maître d’oeuvre de l’extraordinaire renaissance du Vieux-Québec, il se montra d’une grande nullité partout ailleurs : les quartiers populaires de Québec furent laissés à eux-mêmes, il ne fit rien pour empêcher l’exode de la jeunesse, il ne favorisa guère la culture de ses commettants, sauf si celle-ci, comme dans le cas de Robert Lepage, était une porte de sortie sur l’international. Il faut dire aussi que les gouvernements du Québec et du Canada n’ont pas fait grand-chose depuis trente ans pour que les gens de Québec ne se considèrent pas comme des laissés-pour-compte. Nommez-moi un seul député, un seul ministre provincial sous Bourassa, Lévesque, Parizeau, Landry ou Charest, qui ait été autre chose qu’un deuxième violon dans un orchestre qui n’en avait rien à foutre ? Nommez-moi un seul député, un seul ministre fédéral dont les gens de Québec pourraient être fiers depuis Louis Saint-Laurent ? Stéphane Dion, me dites-vous ? Un p’tit gars de Québec qui, pour être élu, a dû se présenter dans un comté montréalais et dont la seule réussite a eu lieu . . . à Montréal . . . et sur le protocole international de Kyoto !

Les succès radiophoniques des André Arthur, Jeff Fillion, Robert Gillet et compagnie s’expliquent aisément quand on y pense un peu : le peuple de Québec s’est reconnu dans leur extrémisme langagier dont les politiciens étaient les premiers à subir les outrances et, plutôt que de chercher à comprendre pourquoi il en était ainsi, les politiciens et la plupart des journalistes, leurs thuriféraires, ont pris les grands moyens pour faire taire les Gillet, Fillion et Arthur, confondant l’effet et la cause. Ils furent peu nombreux ceux-là qui essayèrent d’y voir clair, particulièrement au Parti Québécois et au Bloc Québécois. Avec un peu de bonne volonté d’audace et d’imagination, le PQ et le Bloc auraient pu proposer un plan d’action pour que Québec bonifie sa vocation internationale tout en se développant provincialement, mais ce ne fut pas le cas. Ils se mirent à bouder Québec autant que Québec les boudait. Devenus essentiellement des partis montréalistes, le PQ et le Bloc ont laissé toute la place aux adécuistres. Ils n’ont rien à proposer eux non plus, leurs députés élus dans la région de Québec sont parfaitement nuls, mais ce n’est pas ce qui importe pour une population dont le ressentiment a presque atteint un point de non-retour.

L’attitude du PQ et du Bloc depuis les élections fédérales n’augure pas grand-chose de bon pour l’avenir. Tandis que les deux partis auraient dû proposer à la population de Québec rien de moins que des états généraux sur leur ville et leur région, les discours d’André Boisclair et de Gilles Duceppe ont de quoi nous alarmer tant ils sont naïfs, déconnectés et condescendants. Croire comme Boisclair que le simple rajeunissement du PQ dans Québec et ses environs est la seule panacée qui convienne, ça en dit long sur un parti qui s’est tellement éloigné de ses sources qu’il en est venu à prendre sa propre vessie pour une lanterne nationale !

Le plus étonnant dans tout cela comme me le disait un ami du comté de Portneuf, c’est qu’André Arthur sera probablement le meilleur député à y avoir été élu depuis la Confédération. N’est-ce pas une raison supplémentaire pour que le PQ et le Bloc s’ôtent les doigts du nez et organisent des États généraux sur une ville et une région que, par leur incurie, ils ont si bien su s’aliéner que la côte à remonter est autrement plus à pic que celle qui, de la Basse-Ville de Québec, mène aux Plaines d’Abraham !

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