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Vas-y Quebec, make it for moi !
N° 246 - février 2006
Mon premier Portulan
Au Bout de l’Île comme au bout du monde
Jean-Claude Germain
En 1735, le Chemin du Roy a été une réussite sans précédent. Après quatre années de travaux, la route entre Québec et Montréal traverse 24 seigneuries, passe sur le tablier de 13 ponts, principalement autour du lac Saint-Pierre, et emprunte des bacs à péage pour enjamber trois cours d’eau d’importance, la Batiscan, la Saint Maurice et la rivière des Prairies.

Même si ça prend quatre jours et demi pour parcourir la distance, ça sauve un temps fou. En raison de ses multiples arrêts tout le long du parcours, le même trajet par barque peut prendre plusieurs semaines.

Cent ans plus tard, la navigation à vapeur sur le fleuve monopolise déjà toute la clientèle de voyageurs pendant l’été. Mais lorsque l’hiver reprend ses droits, la diligence ou plutôt la carriole retrouve la première place. À Montréal, les départs sont quotidiens et se font le matin vers cinq ou six heures. Les usagers s’arrêtent ensuite à Repentigny vers 8 heures pour déjeuner, dînent à Berthier sur le coup de midi et soupent tôt, vers 4 heures de l’après-midi, à Yamachiche pour être dans une auberge à Trois-Rivières vers 8 heures du soir. Le lendemain, c’est Champlain, Sainte-Anne-de-la-Pérade, Deschambault et Québec.

Le trajet se fait maintenant en deux jours et le service est assuré par deux lignes : la Verte de monsieur Gauvin et la Rouge de monsieur Hought. Les deux compétitrices se fusionnent en 1844 mais les jours de la diligence sont comptés. L’avènement de la voie ferrée et du Grand Tronc dix ans plus tard met définitivement fin au service entre Montréal et Québec. Le Chemin du Roy perd son importance commerciale et se fige dans l’image d’une vieille route pittoresque.

Peu importe la saison de l’année, la période de la semaine ou l’heure de la journée, mon père était plus souvent qu’autrement derrière un volant. Le dimanche il aurait sans doute préféré oublier sa servitude, mais tout compte fait, il ne se faisait jamais trop tirer l’oreille pour nous amener faire un tour de machine.

Le plaisir évident de ma mère n’était pas tout à fait innocent. Comme ça, si ta sœur Alouche vient sonner, a risque de s’user le nez dans la vitre de la porte ! Mon père qui ne portait pas l’écornifleuse dans son cœur en rajoute volontiers. Mais j’pense pas que ça va l’empêcher de cogner dans la fenêtre pour s’assurer qu’on est pas là ! Et ma mère de surenchérir. Et de faire le tour de la maison pour vérifier si on ne serait pas dans la cuisine ! Mon père prend soudainement un air inquiet. Est-ce que tu veux que j’aille débarrer la porte de l’escalier de la ruelle avant qu’on parte ? Ma mère fait non de la tête, en éclatant de rire. J’étais heureux d’être complice de leur complicité et fier qu’on m’invite à poursuivre ma formation de voyageur. Je n’étais pas loin de croire comme Melville que lorsqu’un homme se met en marche, ses jambes le mènent inexorablement à la rencontre de l’eau. Surtout sur une île.

Avant de pointer le nez de la voiture vers l’Est, la sortie dominicale s’orientait d’abord vers le port et la rue de la Commune ou vers de Lorimier et le Pied-du-Courant. Mon grand-père paternel avait été le premier chimiste du premier laboratoire de la Commission des liqueurs, laquelle avait pignon sur rue à l’ancienne prison de Montréal.

Le seul frère de mon père qui ne courait pas les routes y travaillait. Il m’avait d’ailleurs fait visiter les cachots de la cave où les bouteilles de vin avaient remplacé les détenus. C’était son domaine. Ce jour-là, il était constamment sollicité par des demandes d’information de ses collègues qui ne payaient pas de mine. La plupart d’ailleurs semblaient à leur place dans un décor carcéral, sauf mon oncle qui avait plutôt l’allure des gens qu’on avait croisés à l’étage supérieur. J’ignorais qu’il y était encore quelques mois auparavant. Fais-moi confiance, dit-il à mon père, la seule chose icitte qu’y est pas bleue depuis l’élection de Duplessis, c’est le vin ! Pis même à ça, une chance que les bouteilles sont opaques !

Il n’avait pas fini sa phrase qu’un formidable Tabarnac ! lui coupe le sifflet suivi immédiatement du bruit fracassant de douze bouteilles qui s’écrasent en même temps sur un plancher de ciment. Le fond de la caisse avait lâché. Dans le temps de le dire, le sol était d’un beau rouge sombre et somptueux. Sais-tu au moins c’que tu viens d’échapper ? lance mon oncle à l’ahuri qui contemple stupidement ses bas et ses souliers trempés de vin. Pour moé, réplique l’autre, c’est toute du Saint Georges ! Le frère de mon père est outré. C’est une caisse de Châteauneuf-du-Pape cibouère ! L’autre redresse vivement la tête. Pis ? C’pas l’curé qu’y m’a donné la djobbe ! C’est l’député ! Pis lui, y est comme nous autres, y boué du quat’épaules !

En sortant par la porte du shipping qui donnait sur la cour de l’ancienne prison des Patriotes, j’ai été pris d’un malaise. Même au milieu du va-et-vient, des voitures et des camions, le silence était oppressant. Avec ses trois étages de fenêtres grillées, l’endroit était lugubre. Je ne connaissais pas le mot, mais j’ai ressenti ce qu’il voulait dire dans mes os. C’était l’image qui traduisait le mieux l’époque dans laquelle je m’engagerais bientôt. Une enfilade de cours emmurées, d’écoles, de collèges et de couvents, les garçons d’un côté, les filles de l’autre, chacun derrière sa grille.

Le gouvernement canadien avait mis la guerre entre nous et le fleuve. En filant vers l’Est sur la rue Notre Dame, on longeait des clôtures qui interdisaient tout accès au Saint-Laurent. Puis à des terrains vagues où s’alignaient à perte de vue des camions militaires, des jeeps, des chars d’assaut et des canons qu’on laissait rouiller sous leurs bâches pour la défense de l’Angleterre. À Longue Pointe, encore d’autres clôtures, celles de Saint-Jean-de-Dieu, qui marquaient la frontière en deux états du monde. Puis, regroupés autour d’une flamme perpétuelle, les immenses réservoirs doublement grillagés des raffineries de pétrole de Montréal Est. L’expansion industrielle s’arrêtait sur un paysage lunaire de bande dessinée.

Le fleuve et la campagne en ville reprenaient leurs droits à Pointe-aux-Trembles avec une rangée de belles maisons bourgeoises cossues le long de la rive. On s’arrêtait sur la galerie d’un des hôtels de la Pointe ou sur le quai du traversier pour regarder passer les bateaux pendant un moment. Notre promenade avait pris tout son sens. On s’était rendu au Bout-de-l’Île comme au bout du monde. Le retour par la rue Sherbrooke avait déjà moins d’intérêt.

Mais de temps à autre, on traversait le pont Charlemagne pour prendre la route de Berthier, la route du cantonnier qui cassaient des cailloux pour mettre sous les roues avec le p’tit cordonnier qui fabriquait des souliers pour tous les pieds ! Un couple ami de mes parents était propriétaire d’un hôtel-motel près de Lanoraie ou Lavaltrie. La voiture roulait à la même vitesse mais comme au ralenti. Le long du fleuve, la vie était dolente. Pour les habitants, rien ne pressait. Tout venait à son heure lente. Le contraire de la grande ville où les gens déménageaient sans cesse pour tromper leur ennui. Ici, l’impatience s’était assoupie le long d’un serpentin qui contournait les arbres d’un autre temps.

Lors de ma première visite, j’avais cru comprendre que les amis de mes parents étaient propriétaires d’un éléphant. C’était un leurre sans être un mensonge. L’enseigne qui avait pour fonction d’arrêter l’attention des touristes sur leur établissement était un énorme éléphant gris qui faisait du pouce avec sa trompe. C’est à lui que j’ai pensé immédiatement en 1967 lorsque la route de Berthier et la rue Notre-Dame ont repris leur appellation d’origine pour accueillir le général de Gaulle, comme il se devait, sur le Chemin du Roy.

J’imaginais le Général se tournant vers son compagnon de route après avoir croisé ce singulier pouceux. Un pays, Jonnesonne, c’est comme cet éléphant. Celui qui s’accroche à une seule de ses pattes s’imagine qu’il est gigantesque ; ceux qui le saisissent par la queue qu’il est vif et changeant ; par la trompe qu’il veut tout savoir, tout connaître, tout expérimenter ; par le pavillon d’une oreille qu’il entend plus qu’il n’écoute ; par une de ses cornes qu’il saura se défendre si on l’attaque ; mais ce qui fait la grandeur d’un pays comme d’un éléphant, c’est son cœur ! Et c’est ce coeur que depuis ce matin j’entends battre tout le long de cette route. Le Québec a du cœur ! Mais comme la France, il oublie trop souvent qu’après son cœur, le principal atout d’un pays comme d’un éléphant est sa mémoire ! C’est ce que j’ai l’intention de lui rappeler tout à l’heure, si vous n’avez pas d’objection, mon ami Jonnesonne !

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