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N° 246 - février 2006
Pour Pierre Curzi, la diversité des cultures rejoint tout le monde
Qui ne veut pas préserver ce qui fait qu’il existe ?
Danic Parenteau
En décembre 2005, aux termes de négociations ayant débuté en 2001, tous les pays membres de l’UNESCO, à l’exception des États-Unis et d’Israël, ont ratifié une Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

Le Québec et la Coalition pour la diversité culturelle dont Pierre Curzi assure la présidence, ont joué un rôle déterminant dans la promotion de cette convention sur la scène internationale. La Coalition pour la diversité culturelle regroupe à peu près toutes les associations professionnelles dans presque tous les secteurs, autant francophones qu’anglophones au Canada.

Pierre Curzi. Notre rôle comportait deux volets. Sur le plan intérieur, nous avons travaillé à sensibiliser le gouvernement du Québec, pour qu’il fasse pression sur le gouvernement du Canada, pour qu’à son tour ce dernier puisse, en tant qu’État, promouvoir sur la scène internationale l’idée de mettre en place un instrument international, un cadre législatif, pour préserver la diversité des cultures sur la planète.

Notre travail a d’abord consisté à produire et financer des études et des recherches sur cet enjeu et à faire un travail de lobby. Ensuite, sur le plan international, nous avons œuvré à susciter la mise sur pied de coalitions pour la diversité culturelle semblables à la nôtre dans les autres pays. Par effet de boules de neige, il en existe actuellement 40 coalitions dans le monde dans autant de pays.

Ce succès est d’abord attribuable à la nature de la cause : la préservation de la diversité des cultures est une question qui rejoint naturellement tout le monde et qui préoccupe de plus en plus les gens. Il n’y a pas un pays dans le monde qui ne veut pas préserver ce qui fait qu’il existe comme pays, ce qui fait sa différence et son originalité culturelle.

l’aut’journal. En ce sens, quelles sont les prochaines étapes ?

Pierre Curzi. La Convention ratifiée à l’UNESCO ne représente que le premier pas dans un combat qui est loin d’être terminé. Pour l’instant, on ne peut pas encore dire que cette convention est « utile »; pour qu’elle le devienne, il faudra qu’il y ait au moins trente pays qui la signent. Mais elle ne sera véritablement effective que lorsqu’il y aura au moins 2 ou 3 fois plus de pays qui la signeront, soit 60 ou 90.

On sait également qu’il n’existe pas, dans le cadre de cette convention, de mécanisme ou de tribunal pouvant faire appliquer cette convention. Elle ne possède pas de pouvoir coercitif. Selon certaines personnes, c’est là sa faiblesse.

Mais dans les faits, aucun pays dans le monde ne souhaite que cette convention jouisse d’un tel pouvoir coercitif, puisque cela n’est pas l’esprit de la convention. Ce traité permettra la résolution de certains conflits qui pourraient advenir entre les pays. La convention pourra ainsi agir comme lieu de discussion et de négociation, dans un discours qui est de l’ordre de la culture plutôt que d’être seulement de l’ordre du commerce. Et avec le temps, ces discussions et les ententes qu’elles favoriseront vont créer une sorte de jurisprudence à l’échelle internationale, c’est-à-dire comme une manière d’agir à l’égard de la culture.

De plus, cette convention va également favoriser la mise en place, dans de nombreux pays où cela n’existe pas encore, de « politiques culturelles ». Cela traduit l’idée que pour préserver la diversité culturelle sur la planète, il faut agir, c’est-à-dire qu’il faut que les États prennent des mesures afin de protéger cette richesse de l’humanité.

Il faut que les pays dont la culture est des plus menacées se donnent des politiques afin de préserver leur culture. On pense ici notamment aux pays africains, dont la culture, les rythmes, la littérature, la poésie, les récits oraux constituent une richesse inestimable pour l’humanité, qu’il faut préserver.

l’aut’journal. Est-ce que ces efforts parviendront à contrer le danger de la « numérisation » de la culture, de la toute-puissance de certaines cultures organisées en « industries culturelles » sur les autres cultures de la planète ?

Pierre Curzi. Non ! Cela va toutefois contenir cette menace. Le but de ce traité est d’établir une sorte d’équilibre entre les cultures, de sorte à ne pas laisser un produit unique envahir complètement la planète. Cette convention est une étape fondamentale, dans la mesure où jusque-là il n’existait rien en ce domaine. Avec cette convention, on assiste aujourd’hui à la création d’un nouveau droit international en matière de culture.

l’aut’journal. Pourquoi les États-Unis et Israël ont-ils refusé de ratifier cette convention ?

Pierre Curzi. Israël n’a fait que suivre la ligne américaine. C’est essentiellement un appui politique aux États-Unis. Pour les États-Unis, la réponse est simple : elle a la culture dominante sur la planète. C’est 80 milliards $ d’exportations par année. C’est le premier secteur d’exportation de ce pays. Il y a là un intérêt économique majeur. Mais il y aussi le fait que, pour les États-Unis, posséder 95 % de la distribution du cinéma au Canada ne constitue pas un problème en soi. Si ce pays pouvait contrôler 100 % de cette distribution, il le ferait.

Cela s’inscrit dans la logique du capitalisme : il n’y a aucune raison pour freiner la croissance d’une production. Si les gens de la planète achètent des produits culturels américains, c’est qu’ils en veulent. Il n’y a donc aucune raison de limiter cette offre. L’argument invoqué consiste alors à dire aux autres pays : « faites-en d’aussi bons, de films, et vous pourrez alors les distribuer à l’échelle planétaire ».

Mais de plus en plus, les milieux culturels états-uniens, les « indépendants », se rendent compte que cette position hégémonique de l’industrie culturelle sur la planète constitue aussi une menace pour la diversité des cultures aux États-Unis. Les syndicats américains, notamment, sont de plus en plus réceptifs à cette problématique. Et la participation des « indépendants » américains est essentielle à ce combat. Ce n’est que lorsque tous les milieux culturels de la planète, y compris ceux provenant des États-Unis, travailleront à la préservation et la promotion de la diversité de la culture que cette diversité pourra être préservée.

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