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N° 246 - février 2006
Il faut appeller un chat un chat
Le nouveau CHUM est déjà archaïque
Louis Préfontaine
Simon Turcotte est un médecin qui termine sa formation en résidence en chirurgie générale au CHUM. Il est l’un des porte-parole du tout nouveau groupe de réflexion sur l’avenir du système de santé du Québec. « Ce qui est en train de se préparer est inacceptable, explique-t-il. Il y a des lobbys qui poussent pour la commercialisation de la santé, avec leurs arguments fallacieux. Il faut appeler un chat un chat : ce qu’ils proposent ne va profiter qu’à une minorité. Une plus grande part de privatisation n’aide pas les systèmes de santé publics. Au contraire. On peut simplement regarder l’Angleterre après trente ans de privatisations, ils présentaient en 1996 les pires listes d’attente d’Europe. »

Au cœur de ces lobbys qui influencent le débat et tentent d’inciter les politiciens à privatiser la santé, il y a l’Institut économique de Montréal (IEDM), un think-tank néolibéral créé en 2000 à partir du très conservateur Fraser Institute de Vancouver, et qui dispose d’un imposant budget de 1,5 million $ par an. « Ils sont enregistrés comme un organisme de charité, ce qui fait que ceux qui leur donnent de l’argent ont droit à un important retour d’impôt. Ils sont très agressifs ; ils imposent leurs arguments comme s’ils défendaient le bien commun alors que, dans les faits, ils ne peuvent défendre que ceux des mieux nantis ».

Le problème de l’IEDM, qui compte maintenant parmi ses « chercheurs » le tristement célèbre Jacques Chaoulli, c’est que le groupe a ses entrées partout, de La Presse à L’Actualité, en passant par le journal Les Affaires et par la nouvelle revue Santé Inc., distribuée à tous les médecins et étudiants en médecine. « S’il y a une chose scandaleuse, c’est bien la revue Santé Inc., s’exclame Simon Turcotte. Le mois dernier, le directeur de recherche de l’IEDM publiait un article fortement biaisé en faveur de l’assurance privée ; le mois précédent, un dossier entier, non signé, s’intitulait ‘Notre système public va-t-il s’écraser?’ et proclamait que les médecins québécois n’auraient pas le choix, à court terme, de pratiquer dans un système privatisé. » Non seulement l’IEDM infiltre de ses idées les principaux médias, mais elle le fait aussi directement auprès des médecins et étudiants en médecine.

De nombreux médecins sont vulnérables au discours néolibéral, car leur environnement de travail se trouve passablement dégradé. « La plupart des médecins sont mécontents de travailler dans un système rationné depuis des années, à cause du déficit zéro. Ils veulent du changement, peu importe le changement ; ils se sentent prisonniers et impuissants. »

Les listes d’attente constituent actuellement, surtout à Montréal, un problème inquiétant. Pour améliorer la situation, il faudrait, entre autres, un système intégré d’analyse et de suivi. « En ce moment, personne ne connaît la longueur des listes d’attentes, car chaque chirurgien a sa propre liste, » précise M. Turcotte. Il faut donc se fier à des approximations et il existe peu d’outils de vérification permettant de redistribuer la charge entre médecins, hôpitaux, ou régions.

Dans ce contexte, le pire des scénarios serait celui d’une médecine mixte (ou hybride) où le médecin pourrait à la fois pratiquer au public et au privé, comme désire l’imposer le gouvernement Charest. « La pratique hybride place clairement le médecin en situation de conflit d’intérêt. En travaillant à la fois au public et au privé, il a avantage à ce que ses listes d’attentes soient longues, car cela lui assure une clientèle de gens disposés à payer et un salaire plus élevé au privé. »

« Plutôt que d’envisager des grandes réformes qui cherchent en vain à régler des problèmes d’accessibilité particuliers, le gouvernement devrait mandater des professionnels de la santé de différents établissements à élaborer des projets concrets suivant une analyse rigoureuse des problèmes rencontrés dans leur région, explique M. Turcotte. Il faudrait également investir de façon sélective là où il y a des problèmes au lieu de construire un nouveau CHUM à 2 milliards $. »

En effet, le nouveau CHUM se révèle inadapté à une médecine du 21e siècle où beaucoup de chirurgies peuvent désormais s’effectuer en une seule journée (chirurgies ambulatoires). Il devient obsolète de mobiliser toutes les ressources du bloc opératoire principal pour des opérations mineures. Pendant ce temps, un réseau plus ou moins licite de cliniques de chirurgie ambulatoire (surtout orthopédique, hanche et genoux) se développe sur l’île de Montréal. « Au lieu de dépenser 2 milliards $ sur un CHUM déjà archaïque, pourquoi ne pas mettre 1 milliard $ pour construire un centre de chirurgies ambulatoires et 1 milliard $ pour un centre d’interventions diagnostiques et d’imageries médicales ? Ce que permet la technologie moderne n’a pas à être réservé qu’aux entrepreneurs privés! Le système public peut parfaitement intégrer ces progrès et ainsi faire face aux problèmes d’accessibilité d’une manière plus équitable ! »

En deux mots : penser différemment. Prendre ce qu’on a et tenter de faire mieux. Le projet du CHUM est un projet politique, soutient Simon Turcotte. « McGill voulait construire un hôpital, puis le gouvernement s’est engagé à en construire un pour les francophones. C’est une conception des années 70, qui fait des projections budgétaires en fonction du nombre de lits. Ce n’est pas la quantité de lits qui compte, mais la façon dont sont organisés les types de soins qui sont offerts. »

Cela dit, tout ne va pas mal dans le système actuel. Bien sûr que la situation pourrait aller mieux, mais généralement quand les gens ont accès aux soins, ils en sont satisfaits. « Il y a une insécurité alimentée par une couverture médiatique catastrophiste des problèmes des hôpitaux montréalais depuis quelques années. Il ne faut pas oublier de dire que les indicateurs de l’état de santé des Québécois sont en général excellents lorsqu’on les compare à ceux des autres provinces ou pays. Tout ne va pas mal, et le système de santé est loin d’être mauvais. »

En somme, le problème en est un d’accessibilité et le gouvernement devrait faire confiance aux professionnels pour trouver des solutions. Au lieu d’être en lien direct avec l’IEDM et autres idéologues n’ayant comme but que de dépecer notre système public pour l’offrir au plus offrant, il devrait s’asseoir avec des médecins comme Simon Turcotte, qui considère les soins de santé comme un droit de citoyenneté plutôt qu’un service qu’on a les moyens ou pas de se payer.

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