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N° 246 - février 2006
L’émeute Maurice Richard
La mesure de la colère de tout un peuple
Jean-Claude Germain
De dix ans en dix ans, l’anniversaire de l’émeute Maurice Richard se confond de plus en plus avec le début de la Révolution tranquille. C’est un raccourci saisissant comme un but du Rocket. La rondelle est dans le filet mais comment s’y est-elle rendue ? La grande qualité du film de Charles Binamé est de nous faire comprendre pourquoi l’enjeu était plus grand que le jeu et que la patinoire.

Après le premier frémissement intellectuel du Refus global (1948), l’émeute de 1955 est la première secousse populaire qui annonce le grand bardas de 1960. L’éditorialiste André Laurendeau l’a pressenti dans les heures qui ont suivi l’événement. La foule qui a clamé sa colère jeudi dernier n’était pas animée seulement par Ie goût du sport ou le sentiment d’une injustice commise contre son idole, Maurice Richard, écrit-il dans Le Devoir. C’est un peuple frustré qui proteste contre le sort.

Appelé tout récemment à commenter le film Maurice Richard, Don Macpherson, l’éditorialiste du journal The Gazette, choisissait plutôt d’oublier la forêt au profit de l’arbre en réduisant l’affrontement à un conflit de personnalités. À cet égard, il était irréductible.

Le président de la Ligue Nationale de Hockey était arrogant, outrecuidant et méprisant. Nul mieux que lui ne pouvait incarner le ressentiment des Anglos suite au Plébiscite de 1942 sur la conscription. Le non majoritaire des Canadiens Français avait été un affront personnel ! L’avocat, boursier Rhodes, diplômé d’Oxford et originaire de l’Ouest canadien, Clarence Campbell s’était engagé en 1940 comme simple soldat dans l’armée canadienne où il avait gravi tous les échelons jusqu’au commandement de la 4e Division blindée, le rang de lieutenant-colonel et l’adoubement de la mère patrie reconnaissante, l’Ordre de l’Empire britannique. La seule existence du Rocket l’offensait.

En 1955, le maire Jean Drapeau n’a pas encore oublié qu’il a été le candidat des conscrits contre le général Laflèche dans Outremont et il a tout de suite reconnu la morgue militaire du jugement rendu contre Maurice Richard. Il ne faudrait pas beaucoup de décisions comme celles-là pour tuer Ie hockey à Montréal, lance-t-il à une conférence de presse. Bannir Ie Rocket de la patinoire jusqu’à la fin de la saison et pendant la période des éIiminatoires est une punition démesurée, vindicative et abusive. C’est un véritable charley-horse de mauvaise foi !

Le Rocket n’a posé qu’une seule question à l’entraîneur du Canadien. Qu’est-ce qui arrive à Laycoe ? Après tout, c’est lui qui m’a frappé en premier ! La réponse de Dick Irvin lui fait l’effet d’une rondelle sur la bande d’une patinoire vide. R-i-e-n ! La décision de Campbell avait été prise avant même qu’il entende la cause ! Avant d’accéder à son poste, le président de la Ligue Nationale s’est distingué comme arbitre et à ses yeux, le statut de ces derniers est équivalent à celui d’officier. Dans l’armée, le coup de poing que Richard a décoché à l’officiel qui l’entravait pendant que Laycoe le tabassait serait passible d’une cour martiale suivie d’une démobilisation déshonorable. Somme toute, l’ancien lieutenant-colonel a fait preuve de retenue.

Aussi inacceptable soit-elle pour toute la communauté canadienne-française, la sentence présidentielle n’est pas perçue comme telle par tous. L’anglo-saxonnie se range derrière elle et la presse anglophone montréalaise, torontoise et américaine louange Campbell pour son leadership et se réjouit ouvertement de la déconfiture du Rocket. Il était grand temps qu’on remette à sa place le héros du Canada français. Prive-t-on Maurice Richard de son premier championnat de compteurs de buts ? Tough luck ! Frustre-t-on le club Canadien de la coupe Stanley ? Give the frogs an inch, they’ll take a yard !

Le 17 mars, rien au monde ne peut empêcher Clarence Campbell de se rendre au Forum et d’assister au match Montréal-Détroit. Le vieux bâtard entend bien jouir de l’humiliation du Rocket au vu et su de tout le Québec. Même si Maurice Richard est déjà le plus grand joueur de hockey de tous les temps, pour le patronat colonial anglais, il demeure un employé canadien français. Don’t you forget it !

Toute la journée, la radio a annoncé, commenté et dénoncé la présence de Clarence Campbell au Forum. Le camouflet est collectif et la population réagit en descendant dans la rue. De l’Est et du Sud-Ouest, les manifestants convergent par tramways vers la rue Atwater où une foule de piqueteurs et d’étudiants brandissent des pancartes explicites. Vive Richard ! Dehors Campbell ! Le président honni est représenté comme une poire ou un porc parce qu’il joue cochon. À l’intérieur du Forum rempli à capacité, deux sièges vides fascinent les spectateurs. Viendra-t-il ? Ne viendra-t-il pas ? Dix minutes après le début de la partie, le Provocateur accompagné de sa secrétaire prend place dans sa loge.

La foule perd dès lors tout intérêt pour le match. Dorénavant, la partie se joue dans les estrades. Tiré à quatre épingles, ses jumelles à la main, Clarence Campbell plastronne – comme Pierre-Elliot Trudeau plus tard -–sous une pluie d’insultes et une volée de projectiles. Toutes les variétés de fruits et de légumes répondent à l’appel. Sans oublier les claques, les trente sous et les cennes noires. Le boss de la Ligue reçoit une tomate en pleine poire. La foule jubile. Pendant ce temps, Détroit marque trois buts dans l’indifférence.

Un jeune homme s’avance la main tendue et tente de gifler Campbell. Les policiers repoussent l’agresseur. La foule hue. La bousculade se généralise. Le Rocket, présent au match, dissuade certains de ses partisans de se saisir du président francophobe et de le promener en combines sur la patinoire. Une bombe lacrymogène est lancée au pied de sa loge. La fumée accentue la pagaille. Le chef de police ordonne l’évacuation de l’aréna pour éviter la panique. Fin du premier acte.

À l’extérieur, lorsque les manifestants massés tout autour de l’édifice apprennent que la joute est non seulement interrompue mais concédée à Détroit, c’est l’explosion. Toutes les fenêtres du Forum volent en éclats sous un tir soutenu de roches et de bouteilles. La fureur des partisans est communicative et l’émeute éclate dans toute sa splendeur. Pendant qu’on brûle le président de la Ligue nationale en effigie, d’autres renversent des automobiles. On veut Campbell ! On veut Campbell ! scandent les émeutiers autour d’un kiosque à journaux qui flambe. Les spectateurs qui quittent le Forum se joignent à eux pour se défouler. À mort Campbell ! À mort Campbell ! La force constabulaire est débordée par le débordement. Fin du deuxième acte.

Le troisième sera encore plus violent. Vers minuit, on demande à Maurice Richard d’intervenir. Ça ne ferait qu’empirer les choses, a-t-il la sagesse de répondre. Ils vont me porter sur leurs épaules et me transporter tout le long de la rue Sainte-Catherine. Personne ne peut raisonner la colère canadienne française qui déferle comme une coulée de lave. La furie des enragés n’épargne rien. Sur le chemin du retour vers l’Est, les émeutiers fracassent toutes les vitrines de tous les magasins de la rue Sainte-Catherine, des deux côtés de l’artère. Ils laissent derrière eux une rivière de vitre cassée, d’Atwater à Saint-Laurent. L’épilogue du saccage était imprévu. L’émeute Maurice Richard fait la manchette de tous les journaux du monde entier. Pour le Québec, c’est une première. La Belle Province fait son entrée dans l’ère moderne.

André Laurendeau n’en démord pas. L’émeute n’est pas qu’une saute d’humeur, c’est un moment de vérité. Est-ce beaucoup se tromper que d’y reconnaître de vieux sentiments toujours jeunes, toujours vibrants : ceux auxquels Mercier faisait jadis appel quand il parcourait la province en criant : On a tué mon frère Riel ! L’ancien chef du Bloc populaire se méfie toutefois des conclusions hâtives. Il s’agit aujourd’hui de mise à mort symbolique. À peine le sang a-t-il coulé. Il ne s’agit tout de même que de hockey. Tout paraît destiné à retomber dans l’oubli. Néanmoins, ça saute aux yeux ! Cette brève flambée trahit ce qui dort derrière l’apparente indifférence et la longue passivité des Canadiens français.

Maurice Richard n’est pas encore un mythe, mais il échappe déjà à la norme proprement sportive. On trouve présentement dans le hockey professionnel un joueur canadien français qui incarne la colère ! a écrit William Faulkner. Le romancier américain et Prix Nobel de la littérature n’aurait su mieux dire. La mesure de la colère de Richard est celle de tout un peuple.

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