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Le Père Noël est une ordure
N° 245 - janvier 2006

Un véhicule n’est pas un char
Jacques Ferron
Avec son trafic, sa cour de scrappe, tout son bazar, Charles avait quelquefois une allure levantine. J’en conviens aujourd’hui, probablement parce qu’on va chercher ses termes de comparaison plus loin, mais à l’époque, au début des années cinquante, il me faisait tout bonnement penser à un maquignon, métier pour lequel mon père avait eu de la considération – le plus fin au monde, disait-il avec emphase. En tout cas le plus astucieux. Un métier de trop de ressources pour ne pas survivre au règne du cheval.

Tels les anciens maquignons, Charles avait toujours sur lui le « motton », ce gros rouleau de piastres qu’on épluche à l’occasion, quand se présente un bon marché. Ainsi paré, il n’en perdait aucun. Ce gros rouleau-là, qu’il extirpait de sa poche de cuisse, pas très loin de l’autre motton qui fait l’homme, possédait par ces années de pénurie, à cause de ce voisinage, outre sa valeur marchande, un pouvoir de fascination quasi spirituel, un pouvoir qu’exprimait la rengaine d’une chanson de la Famille Soucy, alors célèbre : « Un homme sans argent est un corps sans âme ». Ce n’était pas tout à fait celle que le curé prêchait. Les Soucy marquaient la différence en prononçant âme avec le « ô » plutôt qu’avec le « â ». C’était quand même un grand principe de vitalité et de joie, dont j’ai toujours un peu manqué, surtout à cette époque. Je ne réussissais guère à maquignonner la médecine qui ne devient peut-être un art qu’à ce prix.

Il m’aurait fallu à tout le moins soigner mon équipage et je roulais dans une Anglia. C’était une auto de fabrication britannique, petite, carrée, austère, sans chaufferette, avec des freins à câbles, une manivelle pour suppléer au démarreur, en cas de défaillance, bref une auto aux antipodes de la Rolls-Royce, qui convenait peut-être à l’Angleterre où, comme l’on sait, pour le plus grand bénéfice des hiérarchies, les pauvres se font une dignité de leur pauvreté, tout autant que les riches de leur richesse, mais absolument lamentable sous nos climats, indigne de ma profession, en tout cas sans le moindre pouvoir de fascination.

Charles me disait avec indulgence : « Ce n’est pas un char, ça, c’est un véhicule ! » Et il soupirait : « Moi, avec votre patente, je roulerais en Cadillac. » Une chose est certaine : personne n’aurait osé se vanter d’une maladie, avec un tel véhicule devant sa porte.

Était-ce si mauvais ? Grands dieux, non ! Surtout à cette époque où tout se faisait à l’endroit, où l’on devait rester sur le qui-vive à l’extérieur de soi. On n’avait pas tellement les moyens d’être malade, encore moins de se mettre à l’envers, dans l’hypocondrie, pour en discourir à perte de vue. Dans Erewhon, la maladie est considérée un crime et le crime une maladie. Cette utopie de Samuel Butler ne manque pas d’intérêt. On guérit mieux coupable que victime. Soit dit en général.

Un jour, le fameux Charles m’envoie dans ma voiture Anglia de l’autre côté du pont auprès d’un de ses bons amis, perceur de coffre-fort, qui a eu un accident de travail qu’il ne peut déclarer. Charles ne m’en a pas fait un dessin précis, se contentant de me dire qu’il a besoin d’un médecin fiable. Je trouve le bonhomme en position obstétricale, deux plaies béantes à la mi-cuisse, encore chanceux d’avoir sauvé le paquet du milieu, l’autre motton, et de justesse, la gueurlite quelque peu égratignée. Il me le fait remarquer, j’en conviens. Il n’en reste pas moins que les deux plaies sont trop profondes à mon gré. Je lui conseille l’hôpital, à quoi je m’entends répondre au pluriel, d’une façon catégorique : « Nous autres, les hôpitaux, on trouve ça malsain.»

Je le répare donc tant bien que mal, plutôt bien : j’en serai surpris, lui content. Et de fil en aiguille il m’aura raconté les grandeurs et les misères de son métier qu’il pratique seul, comme le mien. Il a besoin de trop d’outils pour s’encombrer d’un grand fusil : ce n’est pas lui qui mettra la vie du public en danger. Avec tout son savoir-faire, il ne va pas chercher de gros montants : dix mille, quinze mille au plus.

C’était beaucoup déjà, maintenant ce n’est plus rien, comparé à ce que vont chercher les compères qui, dès cette époque, avaient compris que la société changeait et s’étaient mis en équipe. « Moi, l’artisan, je commençais à me sentir niaiseux. » Seulement, avant de prendre sa retraite, il avait voulu transmettre certaines finesses du métier à un novice, et c’est alors que l’accident était arrivé, bêtement. Il n’avait pas à s’en vanter, ce qui ne nuisit pas à la cicatrisation, loin de là.

Quand je revis Charles, il me demanda : « Vous ne m’en voulez pas ? » Pourquoi lui en aurais-je voulu ? Mon métier est de remédier, c’est tout. Quand même, cette année-là, j’échangeai mon véhicule anglais pour une Ford américaine, toute blanche.

Historiette parue pour la première fois sous le titre Un véhicule anglais dans L’Information médicale et paramédicale, vol. XXXII, no 18, 5 août 1980, p. 6.

Nous vous invitons à visiter le site Jacques Ferron, écrivain (www.ecrivain.net/ferron) qui est aussi le site de la Société des amis de Jacques Ferron

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