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Le Père Noël est une ordure
N° 245 - janvier 2006
Qui a tiré sur le frère de German Gutierrez ?
Voyage au pays des tueurs impunis
André Maltais
Lors du Festival du nouveau cinéma, le réalisateur montréalais d’origine colombienne German Gutierrez présentait un documentaire intitulé Qui a tiré sur mon frère ? L’auteur prend prétexte d’un drame individuel (son frère, Oscar, est victime d’une tentative d’assassinat en Colombie) pour nous parler de son pays d’origine.

Un soir d’hiver, avenue du Mont-Royal, German Gutierrez reçoit un appel sur son portable: quelqu’un a tiré sur son frère en Colombie.

Une tentative de meurtre comme des milliers d’autres chaque année, dans ce pays. Au volant d’une voiture, Oscar Gutierrez emmène sa mère, sa femme et deux amis. Deux types en moto les suivent. Ils accélèrent, dépassent la voiture, et le passager de la moto tire un coup de feu sur Oscar qui, couvert de sang, conduit néanmoins l’auto jusqu’à un barrage de police.

Seul député de gauche au parlement régional du département de Caldas, Oscar Gutierrez milite dans le Mouvement ouvrier indépendant et révolutionnaire. Infatigable et incorruptible, l’homme est de toutes les luttes (contre la privatisation de routes, la fumigation des plantations de coca, le Traité andin de libre-échange, etc.).

« Nous menons une lutte civilisée, démocratique, dit-il à son frère. Nous n’appuyons aucun groupe armé et, voyez, je me fais tirer dessus. »

Les groupes armés colombiens (militaires, guérilleros, crime organisé et surtout paramilitaires) causent 48 morts violentes par jour. Ces derniers, depuis la fin des années 1980 et en toute impunité, ont intimidé, enlevé, torturé ou tué des dizaines de milliers de dirigeants sociaux.

Selon l’avocat militant états-unien Dan Kovalic, 60 % des syndicalistes assassinés dans le monde le sont en Colombie.

« Treize ou quatorze paramilitaires sont venus dans l’usine, raconte un travailleur de Coca-Cola, la peur encore dans les yeux. Ils nous ont alignés au mur et dit que, si nous voulions continuer à travailler pour la compagnie, il fallait renoncer au syndicat. On avait deux jours pour réfléchir. »

Depuis, l’usine d’embouteillage dont il a été prouvé que la direction avait eu recours aux « services » des paramilitaires, compte sept militants syndicaux tués et deux disparus.

« Le principal problème, en Colombie, dit Oscar Gutierrez, n’est ni la drogue ni le terrorisme, comme on essaie de le faire croire. C’est que, depuis toujours, les deux partis politiques qui gouvernent le pays (Libéraux et Conservateurs) refusent à la population une démocratie juste et équitable. »

« Le maïs et le blé sont importés à 90% alors qu’il n’y a pas si longtemps, ils suffisaient à nourrir toute la population. On en exportait même des surplus. Aujourd’hui, tout ce qu’on peut payer moins cher à l’étranger est meilleur que tout le mal que ça peut causer à nos paysans ! »

Le film nous fait aussi rencontrer des survivants d’un massacre survenu en décembre 1998, dans le village de Santo Domingo. La caméra capte leurs regards encore incrédules et les cicatrices monstrueuses causées dans leur chair par les éclats de bombes provenant d’un avion Sky Master dont l’équipage comprenait trois mercenaires états-uniens, employés de la firme floridienne Air Scan.

Des extraits d’une vidéocassette enregistrés à bord de l’un de ces avions montrent la jungle, puis, un village et des gens qui, apercevant l’appareil, se regroupent et cherchent à s’abriter.

Des voix, en anglais, se demandent alors si ces gens sont des civils ou des guérilleros et, sans la moindre preuve, concluent qu’il s’agit de guérilleros vêtus en civil. Puis, l’un des mercenaires lâche: « Merde, ils ont lancé la bombe! Allons-nous en d’ici! »

« Il y a 600 militaires états-uniens en Colombie, poursuit un observateur, Dan Kovalic, mais combien de mercenaires ? Trois milliards de dollars d’aide militaire états-unienne vont à une armée colombienne qui collabore avec les paramilitaires. Donc, les États-Unis collaborent avec le terrorisme! La raison ? P-É-T-R-O-L-E. Le cinquième du pétrole consommé aux États-Unis vient de Colombie. » Toute cette violence sert à empêcher la Colombie de devenir libre et souveraine.

« La guerre au terrorisme, reprend l’auteur-narrateur de Qui a tiré sur mon frère, est une vraie bénédiction pour le gouvernement colombien et les États-Unis l’ont parfaitement compris. Au moindre désaccord avec Bogota, ils menacent de suspendre l’aide militaire. La Colombie est de plus en plus l’idiot de service dans toute cette affaire. »

Les paysans vivent sous un régime de terreur. Une femme raconte: « Des hommes armés sont venus dans le village, ont réuni les hommes et demandé à mon mari et à son frère de leur désigner deux jeunes hommes. Ils les ont tués et, ensuite, ils ont tué mon mari et son frère ! »

Désormais réfugiée dans la ville de Monteria, cette femme élève seule cinq ou six enfants. Elle fait des lavages, l’une de ses filles est domestique et l’un des fils, éboueur.

Elle s’est intégrée à un groupe de 15 femmes, « des veuves qui ne veulent pas que leurs enfants tombent dans la délinquance ». Elles se sont endettées auprès d’une ONG et craignent maintenant de tout perdre à nouveau.

Il y a trois millions et demi de paysans déplacés, en Colombie. Déplacés pour livrer la terre et le sous-sol aux multinationales comme Occidental Petroleum et aux paramilitaires qui, maintenant, détiennent près de trois millions d’hectares de terres et contrôlent 35 % du Congrès colombien.

Oscar Gutierrez amène son frère aux limites d’une petite ville, dans un quartier entièrement construit par des personnes déplacées.

« Regarde, il y a 114 ou 115 maisons, ici. Les gens ont ramassé patiemment l’argent pour les construire grâce à des loteries, des événements culturels, des fêtes, etc. » Bien sûr, le député Gutierrez leur a donné un coup de main, lui aussi!

La mythique guérilla des FARC est responsable d’une partie des violences mais German Gutierrez rappelle qu’au début des années 1980, elle s’était démobilisée. La lutte armée reprenait cependant de plus belle après que les paramilitaires eurent massacré 3000 membres de l’Union patriotique, parti politique de la guérilla!

Aujourd’hui, les paramilitaires sont officiellement pardonnés. Après des négociations qui accordaient un statut politique aux forces paramilitaires, le gouvernement colombien approuvait, le 21 juin, la loi « Justice et Paix » qualifiée par un éditorialiste de New York Times (4 juillet) de « loi de l’impunité pour assassins de masse, terroristes et grands trafiquants de cocaïne ».

Par cette loi, vingt juges n’ont que 60 jours pour enquêter sur les crimes innombrables de plus de 10 000 paramilitaires qui, après une simple « confession libre » et la remise de leurs armes, reviennent comme si de rien n’était à la vie civile.

Les peines encourues ne peuvent dépasser huit ans et commencent à compter à partir de 2003 (année du début des négociations). Elles sont purgées, non pas en prison, mais dans des « colonies agricoles » et sont même rachetables par les paramilitaires qui préfèrent quitter le pays!

La loi laisse intactes les structures et les possibilités économiques des tueurs, leur permettant à tout moment de revenir hanter la population. Elle ne cherche aucunement non plus à découvrir qui se cache derrière les agissements paramilitaires.

Déjà certains démobilisés sont engagés par les forces armées pour « surveiller les routes », ce qui laisse croire que, en plus de tout ça, l’État est disposé à les inclure dans son personnel !

La caméra de German Gutierrez nous montre une scène hallucinante: on y voit ces types, auteurs des pires sévices, remettre un à un leurs armes à la police, serrer la main d’un officiel du gouvernement et repartir tranquillement chez eux!

La grande force du film est de nous faire sentir que ce frère sur qui on a tiré n’est pas seulement Oscar Gutierrez, mais aussi tous les autres Colombiens, victimes d’une inimaginable violence dans leur pays.

« Aucun des groupes armés ne peut gagner la guerre », conclut German Gutierrez. Pendant ce temps-là, ce sont des pauvres, enrôlés par les paramilitaires, les guérillas, les narcotrafiquants et l’armée, qui meurent.

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