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Pour un québec lucien
N° 244 - novembre 2005

Être lucide, c’est ouvrir les yeux sur le laisser-aller
Gabriel Sainte-Marie
Les lucides souhaitent voir nos tarifs d’électricité augmenter. Il s’agit là d’une proposition systématiquement reprise dans nos médias et fondée sur plusieurs mensonges.

Douze personnages viennent de cosigner ce qu’ils nomment un manifeste pour un Québec lucide. Selon ces apôtres du capitalisme sauvage, le Québec se dirige tout droit vers la banqueroute. « D’ici quelques années tout au plus, nos rêves seront brutalement interrompus par des coups sur la porte : les huissiers ! » En posant un faux constat alarmiste, le groupe nous supplie de liquider toute loi qui protège l’environnement et les travailleurs. Pour la simple survie du Québec, la classe moyenne et les pauvres doivent être taxés davantage, et les plus fortunés et les entreprises doivent être moins imposés.

Ils nous disent que le prix de notre électricité ne reflète pas sa juste valeur. Le secteur résidentiel a payé une moyenne de 6,4 ¢ par kilowattheure en 2004 alors qu’il en a coûté 1,9 ¢ à Hydro-Québec pour les produire. Cet écart explique l’impressionnant bénéfice de la société d’État de 2,44 milliards $ l’an dernier. Nos tarifs couvrent plus de trois fois le coût de production de notre électricité. Il serait insensé de les augmenter.

En faisant miroiter l’exemple de l’Alberta et de son pétrole, le groupe nous promet la richesse si on augmente ces tarifs. C’est totalement faux. Si cette province s’est enrichie, c’est parce qu’elle exporte son or noir. Il faut comprendre que nous exportons seulement 8,22 % de notre électricité, principalement dans le nord-est des États-Unis et dans les provinces voisines. Nous ne pouvons choisir d’augmenter ces tarifs, les prix fluctuent selon l’offre et la demande. L’an dernier, le prix moyen de nos exportations a été de 7,53 ¢ par kilowattheure.

Toute augmentation de tarifs ne peut se faire qu’au Québec. Ceci revient à taxer notre consommation d’électricité, et comme dit le professeur Lauzon, « Il n’y a pas de formule d’imposition plus régressive que de taxer et de tarifier les services publics comme l’électricité, l’éducation et le transport en commun ». Augmenter les tarifs ne crée aucune richesse. Il s’agit d’un transfert d’argent vers le gouvernement. Comme les taxes à la consommation, par exemple la TPS et la TVQ, cette méthode avantage les plus fortunés et désavantage les plus pauvres.

Un autre mythe sur la tarification de l’électricité est qu’un prix plus élevé diminuerait le gaspillage. Aucune étude n’a réussi à démontrer ce raisonnement qui ne s’applique pas dans ce cas-ci. Option Consommateur a montré que 87 % de notre consommation d’électricité ne peut être diminuée et que la sensibilisation est beaucoup plus efficace que les augmentations de tarifs.

Les « lucides » se réfèrent à Alban D’Amours, le président du Mouvement Desjardins, pour proposer que cette hausse serve à diminuer notre dette. Ces individus issus de milieux aisés font preuve d’une incroyable lâcheté pour demander que la dette soit remboursée au moyen d’une taxe régressive.

Dans le même esprit, les douze capitalistes demandent une forte augmentation des droits de scolarité au cégep et à l’université. Dans leur monde idéal, l’éducation supérieure serait réservée aux plus fortunés. Une récente étude de Statistique Canada démontre, que suite aux augmentations spectaculaires des frais de scolarité en Ontario, par exemple, les frais en médecine ont quadruplé le nombre de nouveaux étudiants ontariens provenant de milieux socioéconomiques plus fortunés. Toujours selon l’étude, « Dans les provinces comme le Québec et la Colombie-Britannique, où les frais de scolarité ont été gelés pendant cette période, on n’a pas observé de variation des tendances en matière d’inscriptions selon les antécédents socioéconomiques. »

Choisir de taxer l’éducation supérieure revient à discriminer les individus à partir de leur rang social. C’est incompatible avec une société qui cherche à offrir des chances égales à tous pour réussir. C’est pourquoi la moitié des pays de l’Union Européenne, comme l’Irlande, n’exigent aucun droit de scolarité, et la majorité des autres, comme la France, exigent des frais symboliques. Plutôt que se comparer aux États-Unis, nos « lucides » devraient se tourner vers l’Europe, où plus de pays ont compris que la loi de la jungle n’est pas la clé du bien-être.

Toujours dans le secteur de l’éducation post-secondaire, ces intellectuels proposent un régime de remboursement des prêts étudiants proportionnel au revenu. Ainsi, les diplômés ayant eu recours aux prêts et gagnant un gros salaire rembourseraient une portion des prêts de ceux qui font moins d’argent. Ce concept a été développé par le père du néolibéralisme, Milton Friedman. L’application de cette méthode en Australie a mené à des coûts d’administration démesurés, rendant le concept caduque.

Dans la même logique que les tarifications des services publics, les douze « lucides » souhaitent « une réforme majeure de la taxation » pour le Québec. Le groupe veut diminuer l’impôt sur le revenu et augmenter la taxe à la consommation. En faisant abstraction des fraudes, évasions fiscales et autres tours de passe-passe comptables, le taux d’imposition sur le revenu augmente avec la richesse. Avec la taxe à la consommation, le taux est toujours le même, peu importe le revenu. Leur réforme vise uniquement à faire payer davantage la classe moyenne et les moins fortunés, tout en désengageant les plus aisés, d’autant plus que la taxe à la consommation ne touche aucunement les placements ou la spéculation boursière.

Ce genre de politique est vicieux, surtout pour les 40 % des contribuables qui ne paient pas d’impôt parce qu’ils sont trop pauvres. Le groupe « lucide » voudrait voir le gouvernement abandonner son objectif premier, soit de redistribuer la richesse.

Pour justifier leur proposition, les douze capitalistes affirment que les pays socio-démocrates ont davantage recours à la taxe sur la consommation que nous. C’est vrai, mais ils ont aussi davantage recours à l’impôt sur le revenu que nous. Par exemple, l’impôt sur le revenu de la Suède représente 18,3 % de son Produit intérieur brut (PIB), alors que c’est moins de 15,6 % au Canada. Sa taxe à la consommation représente 13,2 % de son PIB, contre 8,7 % au Canada.

Les idôlatreurs de la loi du plus fort demandent aux travailleurs de laisser tomber leurs acquis sociaux. « La concurrence mondiale étant ce qu’elle est, il serait suicidaire de refuser de se défaire des rigidités qui minent notre compétitivité. » À les écouter, il faudrait abaisser nos standards aux conditions des travailleurs de l’Inde ou de la Chine. Évidemment, ils s’excluent du groupe! Enfin, nos « lucides » demandent qu’on démantèle l’État et qu’on le laisse au privé, entre autres via les partenariats publics-privés.

Les signataires du manifeste affirment que le vieillissement de la population diminuera notre productivité. Or, Gaétan Breton Et Amir Khadir ont justement démontré dans l’aut’journal du mois de septembre que la productivité n’est plus liée au nombre de travailleurs. Les « lucides » clament qu’il faut rembourser la dette, même si les agences de cotations internationales ultra-capitalistes comme Standard and Poor’s et Moody’s n’y voient aucun intérêt. De plus, le groupe s’inquiète de la concurrence asiatique et veut qu’on abaisse nos conditions sociales pour les concurrencer.

Ceux qui s’autoproclament « lucides » martèlent sans cesse les mots responsabilité et liberté, tel un slogan. En fait, ils exigent la responsabilité des travailleurs, alors qu’ils souhaitent la liberté pour les entreprises de faire ce qu’elles veulent.

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