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Pour un québec lucien
N° 244 - novembre 2005
Parlez-en aux pays pauvres
Seule la cupidité mène à l’efficacité
Léo-Paul Lauzon* et Michel Bernard*
Un petit clergé néolibéral du type Institut Économique de Montréal se donne comme mission de discréditer l’État et d’encenser le marché.

Récemment il réclamait la privatisation de la SAQ pour en faire un réservoir de travailleurs sous-payés. Avec une belle assurance, il nous disait que l’État n’a pas d’affaire dans le commerce. Et pourquoi pas ? En vertu de quelle vérité, quelle loi naturelle ? Seul le profit, la cupidité mènerait à l’efficacité…Ils ne sentent même pas la nécessité de justifier leurs dogmes, de dire pourquoi il ne devrait rien exister en dehors du marché. Tout dépassement de coût d’un métro ou autre infrastructure devient le prototype de l’infériorité de l’État mais les dilapidations pharaoniques du marché sont passées sous silence. Aucun gouvernement ne pourrait rêver de gaspiller au niveau enregistré par le marché et passer autant à côté de la plaque.

Première aberration : le marché est plus efficace. Un exemple parmi tant d’autres ? Rappelons-nous ce qui s’est passé dans le secteur des télécommunications de 1992 à 2001. Déchaîné par la déréglementation, ce secteur avait doublé son poids dans l’économie américaine. Des fortunes aussi colossales que soudaines avaient été réalisées par des entrepreneurs du secteur et par leurs financiers. Les PDG perfectionnant l’art de voler sans aller en prison se payaient des milliards $ en salaires et options d’achat d’actions. Puis en 2002, l’indice Dow Jones des technologies de la communication chute de 86 %. Dans le secteur, un demi million d’emplois supprimés, 2 000 milliards $ US partis en fumée, les fonds de retraite du monde ordinaire décapités.

Six mois avant leur faillite de 2002, 70 compagnies, y compris Worldcom avec ses 32 milliards $ US de dettes,.faisaient encore à 55 % l’objet de recommandations positives d’achat par les courtiers, L’Attorney général de New York a fait cracher 1,4 milliard $ d’amendes aux banques. Devant cette hécatombe du marché, les prédicateurs néolibéraux nous ont dit que c’était la preuve du bon fonctionnement du marché ! Aucune situation, même parmi les pires, n’est vécue comme une erreur. Quant à la demande non solvable, elle est jugée inexistante, point final. Parlez-en aux malades des pays pauvres face aux pharmaceutiques milliardaires.

Une deuxième aberration idéologique : la baisse draconienne des impôts créerait un paradis. Ces fondamentalistes du marché ne cessent de nous sermonner sur les dépenses de l’État qui tuent la compétitivité. On nous met en garde…« trop d’impôt tue l’impôt… » tue l’offre des riches. Pourtant, le Forum Économique Mondial (World Economic Forum, WEF) vient de livrer son classement annuel des pays les plus compétitifs de la planète : les États-Unis obtiennent le 2e rang. Nos intégristes seraient tentés d’attribuer ce classement au fait que les États-Unis n’ont que 25,4 % de leur PIB en prélèvements obligatoires en taxes et impôts. Étrange, la Suède, une infidèle au dogme, y obtient le 3e rang malgré des prélèvements obligatoires doublant le taux américain et représentant 50,8 % du PIB. De façon générale, les pays d’Europe du Nord qui prélèvent d’énormes recettes fiscales dominent au classement du WEF : Danemark 4e rang, Islande 7e, Norvège 9e. Pourtant, d’après nos évangélistes du marché, ces pays devraient avoir le cul sur la paille !

Ces données prouvent que la défiscalisation est une erreur macro-économique qui enrichit les riches sans contribuer de façon différentielle à l’économie. Selon l’économiste en chef du WEF, ces pays du Nord investissent ces recettes fiscales dans l’économie avec plus-value, notamment pour obtenir un haut niveau d’éducation, de recherche, de protection active des consommateurs et de l’environnement. Que reste-t-il de cette révélation de la Bible du tout marché, genre économie de l’offre, voulant que l’enrichissement de tout le monde passe par les baisses d’impôts en faveur des compagnies et des riches entrepreneurs ?

Une troisième aberration idéologique : les syndicats tuent la productivité. Un autre canon du dogme du tout marché marmonné par notre clergé néolibéral : le syndicalisme découragerait nos héroïques entrepreneurs. Hérésie suprême, le WEF a accordé le 1er rang à la Finlande quant à la compétitivité malgré son taux de couverture syndicale de 92,5 % contre 14 % aux États-Unis…

Le syndicalisme est supposé baisser la productivité… Le Programme de l’ONU pour le développement (PNUD) publiait les résultats de son indice mondial de développement humain fondé sur des données de 117 pays relativement à des données comme le revenu par habitant, le niveau d’éducation, l’espérance de vie, etc. Les États-Unis qui croyaient détenir la recette de la bonne vie avec 25 % de prélèvements fiscaux et un taux de couverture syndicale de 14 % y obtiennent le 10e rang mais… bizarre, la Norvège avec un taux de couverture syndicale de 72,5 % rafle le 1er rang depuis 5 ans : elle obtient un PIB par habitant de 37 670 $ US contre 37 563 $ US pour les États-Unis. Hérésie, la Suède obtient le 6e rang « malgré » un taux de couverture syndicale de 92,5 %...

Si on va au-delà des moyennes, on découvre qu’aux États-Unis les 20 % plus riches gagnent 8,4 fois le revenu des 20 % plus pauvres contre 4 fois en Suède, 3,9 fois en Norvège, 3,8 fois en Finlande. Le taux de pauvreté infantile est de 21,7 % aux États-Unis contre 3,6 % dans cette Suède qui s’obstine à refuser la vérité révélée avec son taux de couverture syndicale de 92,5 %. Sans compter qu’en 2000, le pdg américain a gagné 500 fois plus que le salarié moyen tout en pestant contre le petit pourcentage résiduel de syndicats. Ici, Jean Charest payant sa dette électorale à la droite se vante de confronter les syndicats, son cabinet fantôme de la rue Saint-Jacques veut imposer le capitalisme à l’américaine.

Les néolibéraux annonçaient la mort de l’idéologie avec l’effacement du communisme. L’économie est encore un domaine dans lequel l’homo sapiens se laisse le plus aller à la pensée magique. C’est cette pensée magique qui nous prêche de laisser la gestion des forêts et des océans, l’assurance des risques sociaux, la santé, l’eau, l’électricité aux compagnies privées et à leurs pdg rémunérés en fonction de la valeur des actions au prochain trimestre. Évidemment, quand les victimes sont consentantes, le vol n’est plus du vol.

*Chaire d’Études Socio-économiques, UQAM

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