L'aut'journal
Le dimanche 20 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Le retour du canadien
N° 243 - octobre 2005
La clé de voûte de la croissance économique est le plein emploi
John Maynard Keynes n’a jamais été keynésien
Gabriel Sainte-Marie
Gilles Dostaler vient de publier une œuvre majeure sur l’économiste le plus influent du 20e siècle, John Maynard Keynes. Keynes et ses combats s’intéresse autant à la vie qu’à l’œuvre du personnage. Dostaler, économiste progressiste, est spécialisé en histoire de la pensée économique et enseigne à l’Université du Québec à Montréal.

Selon Keynes, l’État doit intervenir dans l’économie. Nous ignorons quel est l’avenir de la société, mais nous pouvons le construire. Gilles Dostaler affirme qu’il s’agit du message le plus important à retenir. « Pour Keynes, les problèmes de la société : pauvreté, inégalités, chômage, crises, ne sont ni le fruit d’accidents exogènes, ni la punition d’excès, mais le résultat d’une mauvaise organisation de la société et d’erreurs humaines. C’est donc aux hommes, réunis dans la cité, qu’il appartient de les atténuer ou d’y mettre fin, en procédant à des réformes majeures. » Keynes, craignant le socialisme, a souhaité que ces changements soient possibles à l’intérieur de nos sociétés capitalistes. L’évolution de la conjoncture mondiale semble malheureusement lui avoir fait perdre son pari.

L’œuvre principale de l’économiste anglais est la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, publiée en 1936. Dans ce livre, Keynes « désigne le chômage comme premier vice de l’économie contemporaine. » La croissance économique dépend davantage du plein-emploi que du niveau d’épargne. La Théorie générale pose un diagnostic de notre société mais demeure prudente quant aux remèdes. « Il affirme ne pas avoir de recettes valables en tout temps et en tout lieu pour corriger les maux engendrés par le capitalisme. » Dostaler rappelle qu’il est erroné de ramener cette œuvre et son auteur à un ensemble de politiques économiques, comme le font les apôtres du laisser-faire. Sa pensée dépasse de loin l’idée de faire dépenser le gouvernement pour stimuler l’économie et d’augmenter les taux d’intérêts pour la freiner.

Dostaler explique d’ailleurs que Keynes n’est pas le seul à avoir développé ces idées qui étaient dans l’air du temps. Par exemple, la politique du New Deal de Roosevelt s’inspire des concepts du courant institutionnaliste et de son fondateur américain, le très coloré Thorstein Veblen. Les auteurs Myrdal, Lindahl et Ohlin, de l’école de Stockholm, ont aussi développé des thèses très proches de celles de Keynes. « Ils furent les architectes de l’État-Providence suédois mis en place au début des années trente. » Le polonais Kalecki a aussi développé le même genre d’idées au début des années trente. La Théorie générale de Keynes a été retenue parce qu’elle « a été publiée au bon moment, au bon endroit et dans la bonne langue. »

John Maynard Keynes a grandement inspiré la politique interventionniste des États occidentaux durant les Trente glorieuses, soit la période qui suit la Seconde Guerre mondiale et qui est marquée par une croissance économique record. Toutefois, il n’en est pas la seule source d’inspiration et n’a pas toujours été en accord avec la façon dont ses enseignements ont été utilisés : « Qui plus est, les politiques keynésiennes appliquées dans l’après-guerre constituent une panoplie de mesures diversifiées dont les liens avec les idées de Keynes sont souvent très ténus. » Dostaler rappelle que Keynes a même affirmé qu’il n’est pas keynésien ! Il est erroné d’attribuer au personnage les crises économiques de la fin des années soixante-dix et des années quatre-vingts, d’autant plus qu’il s’éteint en 1946. Pour Keynes, il n’existe pas de remède universel valable en tout temps. C’est à partir de ces crises économiques que débute le déclin de l’interventionnisme pour laisser la place aux politiques néolibérales inspirées par Milton Friedman et Friedrich Hayek et qui atteignent aujourd’hui des sommets inégalés. Nous connaissons le résultat : l’État ne redistribue plus la richesse, les écarts se creusent, la pauvreté augmente, et la classe moyenne s’effrite partout en occident.

Le livre Keynes et ses combats scrute en profondeur les différents aspects de la vie et de la pensée de John Maynard. Dostaler débute le livre en présentant la vision philosophique de Keynes et le conclut avec son amour pour l’art. « Pour Keynes, dont plusieurs des proches amis sont artistes, l’art occupe le sommet dans la hiérarchie des activités humaines, au-dessus de la science et bien au-dessus des activités économiques. Ces dernières sont au service des premières. » Si Keynes cherche à régler les problèmes économiques, c’est pour qu’on puisse s’intéresser à la peinture, au théâtre et aux multiples domaines qui sont beaucoup plus intéressants que l’économie.

Évoluant dans une Angleterre victorienne, John Maynard fait partie du groupe d’amis et amants de Bloomsbury. Ce groupe influence la vie culturelle britannique et occidentale entre les deux guerres. En font entre autres partie la romancière Virginia Woolf, le biographe Lytton Strachey et le philosophe George Edward Moore. Ce groupe s’intéresse entre autres aux écrits du psychanalyste Sigmund Freud et en fait la promotion.

En plus d’enseigner à Cambridge, Keynes participe à la vie politique anglaise. Par exemple, durant la Première Guerre mondiale, il est conseiller du Prince et travaille au Trésor anglais. Au lendemain de la Seconde Guerre, il défend les intérêts anglais dans les négociations du nouveau système monétaire international, contre le plan des États-Unis. Keynes milite au sein du Parti Libéral, même s’il peut s’entendre à l’occasion avec le Parti Conservateur de Winston Churchill et que ses théories seront appliquées par le Parti Travailliste. Il apprécie et respecte également la fougue des jeunes communistes.

Keynes a toujours été confortable financièrement. Ceci ne l’a pas empêché de travailler sans répit jusqu’à la fin de sa vie, à 62 ans. Il nous laisse une vision où nous devons intervenir dans l’économie pour régler ses problèmes, comme la pauvreté. La clé de voûte de la croissance économique est le plein-emploi. Keynes a montré que la création de la richesse va de pair avec sa redistribution. Le désengagement actuel des gouvernements quant à la redistribution de la richesse fait dire à Gilles Dostaler que nous avons tout à gagner à relire la pensée de Keynes.

Keynes et ses combats, Gilles Dostaler, Albin Michel, 2005

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.